Bal des pendus est un poème d’Arthur Rimbaud écrit en 1870 et intégré au premier cahier des Cahiers de Douai. Inspiré notamment par la tradition de la danse macabre et par la Ballade des pendus de François Villon, Rimbaud transforme un sujet traditionnellement associé à la mort et à la peur en une scène grotesque, rythmée et provocatrice. Les pendus deviennent des personnages de carnaval manipulés par Belzébuth, tandis que le poète détourne les codes du Moyen Âge et joue sur les contrastes entre le macabre et le comique. Cette page propose une analyse de Bal des pendus, un résumé du poème, ses principaux thèmes et procédés d’écriture ainsi que les enjeux à retenir pour le bac de français en Première, dans le parcours « Émancipations créatrices ».
Image de synthèse (Gemini ai)
Bal des pendus
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer…
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud (1854-1891) est l'une des figures les plus fascinantes et fulgurantes de la littérature française. Poète précocement génial, il rédige l'essentiel de son œuvre entre 15 et 20 ans. Par la suite il cesse progressivement d'écrire de la poésie pour mener une vie d'aventure et de voyages (notamment en Afrique).
Figure du poète révolté, Rimbaud incarne la rupture avec les traditions littéraires du XIXᵉ siècle et ouvre la voie à la poésie moderne, influençant profondément les symbolistes et les surréalistes.
Étudier Arthur Rimbaud permet de comprendre comment un très jeune poète peut faire éclater les codes poétiques traditionnels du XIXᵉ siècle (Parnasse, romantisme) pour inventer une modernité radicale. Son œuvre interroge la puissance de la jeunesse, la force de la création face aux contraintes, et le rôle de l'art comme instrument de libération.
Fiche d'identité — Bal des pendus
| Élément | Information |
|---|---|
| Auteur | Arthur Rimbaud |
| Poème | Bal des pendus |
| Recueil | Cahier de Douai |
| Date | 1870 |
| Forme | 11 quatrains |
| Registres | Macabre, grotesque, burlesque, fantastique |
| Thèmes | Mort, danse macabre, ironie, Moyen Âge, provocation |
| Personnage | Belzébuth |
| Source littéraire | François Villon, Ballade des pendus |
| Parcours | « Émancipations créatrices » |
| Objet d'étude | La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle |
• Il s'inscrit dans le parcours « Émancipations créatrices ».
• Le poème met en scène une danse de squelettes sous l'égide de Belzébuth.
• Rimbaud s'inspire de la Ballade des pendus de François Villon.
• Il mêle registres macabre, grotesque, burlesque et fantastique.
• La structure circulaire (reprise du premier quatrain à la fin) renforce l'effet d'obsession.
• Le poème témoigne de l'audace et de la provocation du jeune Rimbaud.
Commentaire composé
Introduction
Arthur Rimbaud écrit Bal des pendus pendant l'été 1870, alors qu'il a quinze ans. Ce poème figure dans le premier cahier des Cahiers de Douai, recueil dans lequel le poète s'approprie les grands mythes et genres littéraires pour mieux les renouveler. En faisant référence directe à la poésie médiévale de François Villon (La Ballade des pendus) et au thème pictural de la danse macabre, Rimbaud met en scène des squelettes exécutant une farandole grotesque sous un gibet balayé par le vent.
Nous pouvons donc nous demander comment Rimbaud transforme le thème traditionnel et tragique de la mort en une comédie macabre et joyeusement libératrice.
Nous verrons d'abord que le poème orchestre un spectacle théâtral et grotesque de la mort, puis qu'il s'affirme comme une parodie des codes de la courtoisie et de la noblesse, avant de montrer qu'il révèle une grande virtuosité poétique et un esprit de provocation.
I. Un spectacle macabre : la mort transformée en fête
Dès le titre, le poème associe deux notions contradictoires : le « Bal » (fête, musique, joie) et les « pendus » (supplice, tragédie, mort). Rimbaud désamorce le caractère d'effroi lié à la pendaison pour en faire un divertissement dynamique.
Les pendus ne sont pas présentés comme des victimes à plaindre, mais comme des danseurs indisciplinés. La mort devient une chorégraphie fantastique où le vent sert d'orchestre : il « fait résonner les os comme une cornemuse ». Les bruits de la pendaison et du gibet (« la corde s'amuse », « le gibet craque ») sont réinterprétés comme une musique festive.
Le poète intervient directement au vers 13 pour encourager les squelettes (« Sautez, sautez plus haut ! »). Par cette énergie débordante et ce rythme effréné, la scène de supplice se mue en une véritable fête populaire.
II. Une satire sociale : la dérision de la noblesse et du Moyen Âge
Derrière le divertissement fantastique se cache une vive ironie à l'égard des hiérarchies sociales et des clichés du roman courtois.
Rimbaud introduit des figures aristocratiques médiévales : « Le paladin, la châtelaine ». Ces personnages autrefois prestigieux sont réduits à l'état de squelettes décharnés, égaux dans la mort et livrés au ridicule. Le baisemain courtois est parodié (« les squelettes dansent un baise-main ») et perd tout son raffinement traditionnel.
En ridiculisant ces figures du passé, le jeune poète s'en prend à l'idéalisme romantique et à la nostalgie du Moyen Âge très en vogue au XIXᵉ siècle. La mort agit comme un révélateur et un égaliseur social : elle détruit les privilèges et transforme les grands de ce monde en une « farandole de monstres ».
III. L'affirmation d'une émancipation stylistique et provocatrice
À travers ce texte, Rimbaud affirme sa maîtrise des registres et son goût pour la provocation.
Le poème illustre parfaitement la notion d'« Émancipations créatrices » : au lieu d'adopter le ton grave, mélancolique ou pieux de ses prédécesseurs face à la mort, Rimbaud choisit l'humour noir et le grotesque. Il mélange les registres épique, comique et fantastique avec une grande liberté.
La création poétique devient un jeu : le poète s'amuse avec les sonorités orales, les répétitions et les exclamations. Il bouscule la bienséance littéraire en faisant disjoncter la frontière entre le beau et le laid, le macabre et le comique.
Conclusion
Dans Bal des pendus, Arthur Rimbaud réinvente le motif traditionnel de la danse macabre en le transformant en une comédie énergique et irrévérencieuse. Grâce à l'humour noir, à la satire sociale et à un sens du rythme remarquable, le jeune poète s'affranchit des conventions littéraires de son époque. Ce poème est représentatif des Cahiers de Douai car il témoigne du désir de Rimbaud d'explorer de nouvelles voies poétiques en faisant de la provocation un moteur de création.
Ouverture
On retrouve ce même traitement grotesque de la laideur et du corps, détournant les représentations traditionnelles, dans d'autres poèmes provocateurs du recueil comme Vénus Anadyomène ou Le Châtiment de Tartufe.