Le Châtiment de Tartufe est un sonnet d’Arthur Rimbaud écrit en 1870 et intégré au premier cahier des Cahiers de Douai. En reprenant la figure de Tartuffe créée par Molière, Rimbaud compose une satire de l’hypocrisie religieuse fondée sur le contraste entre les apparences de dévotion et les désirs cachés du personnage. Le poème mêle ainsi caricature, grotesque, provocation et critique des institutions religieuses. Cette page propose une analyse du Châtiment de Tartufe, un résumé du poème, ses principaux thèmes et procédés d’écriture ainsi que les enjeux à retenir pour le bac de français en Première, dans le parcours « Émancipations créatrices »


Le châtiment de Tartufe, poème d'Arthur Rimbaud, (Cahiers de Douai).

Image de synthèse (Gemini ai)

Le Châtiment de Tartufe

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux,
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait, "Oremus", – un Méchant
Le prit rudement par son oreille benoîte
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !

Châtiment !… Ses habits étaient déboutonnés,
Et le long chapelet des péchés pardonnés
S'égrenant dans son cœur, Saint Tartufe était pâle !…

Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
L'homme se contenta d'emporter ses rabats…
– Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas !

L'essentiel à noter

Rimbaud reprend le personnage de Tartufe/Tartuffe, créé par Molière, pour dénoncer l'hypocrisie.

Le poème repose sur une opposition entre apparence religieuse et réalité du personnage.

La « chaste robe noire » symbolise le masque de la dévotion.

Le déshabillage de Tartufe représente une mise à nu physique et morale.

Le registre satirique et grotesque permet de ridiculiser le faux dévot.

Le « chapelet des péchés pardonnés » détourne ironiquement le vocabulaire religieux.

« Saint Tartufe » constitue une expression ironique qui renverse l'image du personnage.

La référence à Molière permet une réécriture d'un modèle littéraire classique.

La forme traditionnelle du sonnet contraste avec la violence et la provocation du contenu.

Le poème illustre le parcours « Émancipations créatrices » par le détournement des modèles littéraires et la liberté de ton de Rimbaud.

Un sonnet classique au service d’une poésie provocatrice

La forme du poème est en elle-même intéressante. Le Châtiment de Tartufe est un sonnet composé d’alexandrins. Rimbaud utilise donc une forme poétique traditionnelle et très codifiée.

Mais cette forme régulière accueille un contenu volontairement provocateur. Le poète associe ainsi la maîtrise d’une forme héritée de la tradition à une écriture satirique et transgressive.

Cette opposition entre forme classique et contenu provocateur est particulièrement importante pour comprendre l’écriture de Rimbaud dans les Cahiers de Douai. Le jeune poète connaît les modèles littéraires qui l’ont précédé, mais il les utilise pour exprimer sa révolte et construire une poésie nouvelle.

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud (1854-1891) est l'une des figures les plus fascinantes et fulgurantes de la littérature française. Poète précocement génial, il rédige l'essentiel de son œuvre entre 15 et 20 ans. Par la suite il cesse progressivement d'écrire de la poésie pour mener une vie d'aventure et de voyages (notamment en Afrique).
Figure du poète révolté, Rimbaud incarne la rupture avec les traditions littéraires du XIXᵉ siècle et ouvre la voie à la poésie moderne, influençant profondément les symbolistes et les surréalistes.

Étudier Arthur Rimbaud permet de comprendre comment un très jeune poète peut faire éclater les codes poétiques traditionnels du XIXᵉ siècle (Parnasse, romantisme) pour inventer une modernité radicale. Son œuvre interroge la puissance de la jeunesse, la force de la création face aux contraintes, et le rôle de l'art comme instrument de libération.

Fiche d'identité : Châtiment de Tartufe

Élément À retenir
Auteur Arthur Rimbaud
Poème Le Châtiment de Tartufe
Date 1870
Recueil Cahier de Douai
Cahier Premier cahier
Forme Sonnet
Thèmes Hypocrisie, religion, satire, grotesque, provocation
Parcours « Émancipations créatrices »
Le Châtiment de Tartufe est un sonnet satirique de Rimbaud (1870).
• Il s'inscrit dans le parcours « Émancipations créatrices ».
• Rimbaud y dénonce l'hypocrisie religieuse à travers la figure de Tartufe.
• Le poème mêle le grotesque et la provocation dans une charge anticléricale.
• La chute du poème (« Tartufe était nu ») dévoile la vacuité des apparences religieuses.
• Ce poème témoigne de l'audace et de l'esprit rebelle du jeune Rimbaud.

Le Châtiment de Tartufe : un portrait satirique de l’hypocrisie

Dans Le Châtiment de Tartufe, Rimbaud reprend le personnage de Tartufe, créé par Molière dans Tartuffe ou l’Imposteur, pour en faire une figure de l’hypocrisie religieuse. Dès les premiers vers, le poète oppose l’apparence de dévotion du personnage à la réalité de ses désirs. Le poème repose ainsi sur un principe de dévoilement : derrière la « chaste robe noire » se cache un « cœur amoureux ».

Un faux dévot présenté sous un jour grotesque

Le premier quatrain construit progressivement le portrait de Tartufe. Le poème s’ouvre sur la répétition de « Tisonnant, tisonnant », qui donne l’impression d’un mouvement continu et obsessionnel. Le verbe « tisonner » évoque normalement l’action d’attiser un feu : appliqué au « cœur amoureux », il suggère ici un désir intérieur que Tartufe cherche à dissimuler.

Le contraste entre ce désir et l’apparence du personnage est immédiatement mis en évidence par l’expression « sa chaste robe noire ». Le terme « chaste » appartient au vocabulaire de la pureté morale et religieuse, tandis que le « cœur amoureux » renvoie au désir. Rimbaud construit donc une opposition entre l’apparence extérieure et la réalité intérieure de Tartufe.

Cette opposition se poursuit avec le portrait physique du personnage. Tartufe est décrit comme « jaune », « bavant la foi » et doté d’une « bouche édentée ». Le vocabulaire religieux est ainsi associé à des détails corporels peu valorisants. L’expression « bavant la foi » est particulièrement ironique : la foi devient presque une substance physique qui sort de sa bouche. Rimbaud transforme ainsi la dévotion affichée en une caricature grotesque.

Le portrait est donc volontairement dégradant. Loin de présenter Tartufe comme une figure respectable, le poète en fait un personnage ridicule et repoussant. Cette caricature permet de dénoncer plus efficacement son hypocrisie.

Le démasquage brutal de Tartufe

Le deuxième quatrain introduit soudainement un nouveau personnage : « un Méchant ». Le contraste est frappant entre la douceur apparente de Tartufe et la brutalité de celui qui vient le confronter. L’adverbe « rudement » souligne immédiatement la violence de son intervention.

L’expression « son oreille benoîte » est elle-même ironique. Le terme « benoît » évoque quelqu’un de naïf, doux ou béat. Appliqué à Tartufe, il renforce la caricature d’un personnage qui affiche une innocence et une dévotion de façade.

Le « Méchant » arrache ensuite la « chaste robe noire » de Tartufe. La répétition de cette expression, déjà présente au deuxième vers, est essentielle : au début du poème, la robe dissimule le personnage ; quelques vers plus loin, elle lui est retirée. Le vêtement devient ainsi le symbole de l’apparence religieuse derrière laquelle Tartufe cherche à cacher ses véritables désirs.

Le verbe « arrachant » accentue la brutalité de la scène. Le dévoilement n’est pas progressif : il est imposé au personnage. La « peau moite » qui apparaît derrière le vêtement contraste fortement avec la prétendue pureté suggérée par la robe. Rimbaud remplace donc progressivement l'image du faux saint par celle d'un homme soumis à ses désirs et à ses faiblesses.

Le poème prend alors une dimension théâtrale : un personnage est présenté, un autre intervient, l'action se déclenche et le déguisement est retiré. Rimbaud transforme ainsi la satire en véritable scène de démasquage.

Une punition qui révèle les péchés du personnage

Le premier tercet commence par l’exclamation « Châtiment ! ». Ce mot donne son sens à toute la scène précédente : le dévoilement de Tartufe constitue une punition.

Ses vêtements sont désormais « déboutonnés ». Cette image prolonge la symbolique du dévoilement. Le personnage ne maîtrise plus son apparence : ce qu’il cherchait à cacher devient visible.

Rimbaud développe ensuite une métaphore particulièrement importante avec « le long chapelet des péchés pardonnés ». Le chapelet appartient au vocabulaire de la prière, mais il est ici associé aux « péchés ». Le poète détourne donc un objet religieux pour dénoncer l’hypocrisie de Tartufe. Au lieu d’égrener des prières, ce sont symboliquement ses fautes qui « s’égrènent ».

L’expression « Saint Tartufe » accentue encore l’ironie. Le terme « Saint » devrait désigner un personnage exemplaire par sa vertu. Or il est appliqué ici à un homme dont les péchés et les désirs viennent précisément d’être révélés. Cette association produit une antiphrase ironique : Rimbaud appelle « saint » celui dont il vient de montrer l’imposture.

La réaction de Tartufe est révélatrice : « était pâle ». Le personnage qui affichait auparavant une apparente assurance se trouve maintenant déstabilisé. Son corps trahit son état intérieur.

La confession et la mise à nu finale

Le dernier tercet poursuit cette scène de déchéance. Tartufe « se confessait, priait, avec un râle ». Le vocabulaire religieux réapparaît, mais il est désormais associé à une atmosphère inquiétante et presque grotesque.

La confession peut être comprise comme la conséquence directe du démasquage. Tartufe, qui affichait sa foi au début du poème, est finalement contraint de se confronter à ses péchés. Rimbaud retourne donc contre lui les pratiques religieuses qu’il utilisait comme signes d’une fausse vertu.

Le dernier mouvement du poème introduit cependant un nouveau détail : « L’homme se contenta d’emporter ses rabats ». Cette formulation produit un effet de chute. Après avoir arraché la robe de Tartufe, le « Méchant » lui retire également les éléments qui complètent son apparence religieuse.

La conclusion est particulièrement brutale : « Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas ! » L’interjection « Peuh ! » exprime le mépris et donne au dernier vers une tonalité très provocatrice. La nudité est évidemment physique, mais elle possède également une valeur symbolique : Tartufe est désormais privé de tout ce qui lui permettait de dissimuler son véritable visage.

La chute repose ainsi sur un double sens de la mise à nu. Tartufe est littéralement dévêtu, mais il est surtout démasqué. Son apparence religieuse ne peut plus cacher son hypocrisie.