Ophélie est un poème d’Arthur Rimbaud écrit en 1870 et intégré au Cahier de Douai. Inspiré par le personnage d’Ophélie dans Hamlet de Shakespeare, Rimbaud transforme la jeune femme en une figure poétique associée à la nature, à l’amour, à la liberté et à la mort. À travers les images de l’eau, de la nuit et du paysage, le poète crée une atmosphère mélancolique et mystérieuse tout en réinventant un personnage issu de la tradition littéraire. Cette page propose une analyse d’Ophélie, un résumé du poème, ses principaux thèmes et procédés d’écriture ainsi que les enjeux à retenir pour le bac de français en Première, dans le parcours « Émancipations créatrices ».


Ophélie, poème d'Arthur Rimbaud, (Cahiers de Douai).

Image de synthèse (Gemini ai)

Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l'infini terrible effara ton œil bleu !

III

– Et le poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Ophélie est un poème mélancolique et lyrique de Rimbaud.
• Il s'inspire du personnage shakespearien d'Ophélie dans Hamlet.
• Le poème célèbre la beauté tragique et la folie douce d'Ophélie.
• Rimbaud y projette ses thèmes de prédilection : la nature, la liberté, l'amour et la mort.
• L'image d'Ophélie flottant sur l'eau devient un symbole de pureté et de destin tragique.
• Le poème témoigne de l'inspiration romantique du jeune Rimbaud.

Arthur Rimbaud

Arthur Rimbaud (1854-1891) est l'une des figures les plus fascinantes et fulgurantes de la littérature française. Poète précocement génial, il rédige l'essentiel de son œuvre entre 15 et 20 ans. Par la suite il cesse progressivement d'écrire de la poésie pour mener une vie d'aventure et de voyages (notamment en Afrique).
Figure du poète révolté, Rimbaud incarne la rupture avec les traditions littéraires du XIXᵉ siècle et ouvre la voie à la poésie moderne, influençant profondément les symbolistes et les surréalistes.

Étudier Arthur Rimbaud permet de comprendre comment un très jeune poète peut faire éclater les codes poétiques traditionnels du XIXᵉ siècle (Parnasse, romantisme) pour inventer une modernité radicale. Son œuvre interroge la puissance de la jeunesse, la force de la création face aux contraintes, et le rôle de l'art comme instrument de libération.

Ophélie : fiche d'identité

Élément Information
Auteur Arthur Rimbaud
Date 1870
Recueil Cahier de Douai
Source du personnage Hamlet de William Shakespeare
Genre Poème lyrique
Structure Trois parties
Thèmes Nature, amour, mort, liberté, folie, idéal
Parcours « Émancipations créatrices »
Ophélie est un poème lyrique de jeunesse de Rimbaud (1870).
• Il s'inspire du personnage d'Ophélie dans Hamlet de Shakespeare.
• Le poème est structuré en trois parties : évocation, interrogations, et retour à l'image finale.
• Il explore les thèmes de la nature, de l'amour, de la mort, de la liberté, de la folie et de l'idéal.
• Le poème s'inscrit dans le parcours « Émancipations créatrices ».
• Ophélie y devient une figure symbole de pureté et de destin tragique.

Commentaire composé

Introduction

Arthur Rimbaud écrit Ophélie au printemps 1870, alors qu'il a quinze ans. Ce poème figure dans le premier cahier des Cahiers de Douai, recueil dans lequel le jeune poète dialogue avec la tradition littéraire tout en Affirmant sa propre voix. Inspiré par le personnage tragique d'Hamlet de Shakespeare, mais aussi par les tableaux préraphaélites et les poètes parnassiens (comme Leconte de Lisle ou Théodore de Banville), Rimbaud met en scène le corps flottant d'Ophélie dérivant sur la rivière.

Nous pouvons donc nous demander comment Rimbaud réinvente le mythe tragique d'Ophélie pour en faire une figure poétique moderne de la liberté et du désir d'Infini.

Nous verrons d'abord que le poème dresse le portrait pictural et mélancolique d'un fantôme poétique, puis qu'il explique la mort tragique d'Ophélie comme une rupture causée par la quête d'idéal, avant de montrer comment le poète s'approprie ce mythe pour affirmer son pouvoir créateur.

I. Un tableau poétique : la métamorphose et la sympathie de la Nature

Le poème s'ouvre sur une atmosphère féerique et nocturne. Rimbaud construit un véritable tableau impressionniste fondé sur un contraste chromatique saisissant entre le noir de l'eau (« onde calme et noire », « fleuve noir ») et la blancheur immaculée d'Ophélie (« blanche Ophélie », « grands voiles », « fantôme blanc »).

La morte n'est pas présentée avec horreur, mais comme un être végétal et pur : elle flotte « comme un grand lys ». Sa mort se transforme en une douce dérive immobile qui dure depuis « plus de mille ans », lui donnant une dimension intemporelle et mythique.

De plus, la Nature n'est pas un simple décor : elle participe activement au deuil et dialogue avec l'héroïne. Les éléments sont humanisés et compatissants : le vent « baise ses seins », les saules « pleurent », les nénuphars « soupirent ». Ophélie ne meurt pas seule : elle est accueillie et bercée par l'écosystème vivant du fleuve.

II. Une tragédie de la sensibilité : la passion de l'Infini et de la Liberté

Dans la deuxième partie, la voix du poète intervient directement au moyen d'apostrophes lyriques (« Ô pâle Ophélia ! ») pour révéler les véritables causes de sa folie et de sa mort.

Rimbaud s'éloigne de la simple déception amoureuse shakespearienne : si Ophélie est morte, c'est parce qu'elle était trop sensible pour le monde réel. Elle a écouté les appels sauvages de la nature (« les vents tombant des grands monts », « l'âpre liberté ») et le « chant de la Nature ».

Son esprit rêveur a été brisé par l'aspiration à des idéaux trop grands, résumés par le triptyque exclamatif : « Ciel ! Amour ! Liberté ! ». La passion amoureuse pour le « beau cavalier » (Hamlet) se fond avec une quête d'absolu destructrice. Trop pure et fragile (« sein d'enfant, trop humain et trop doux »), elle s'est brûlée au contact de « l'Infini terrible ».

III. L'affirmation du Poète et l'émancipation du mythe

À travers la figure d'Ophélie, Rimbaud exprime sa propre condition de poète en quête d'émancipation.

Ophélie devient le double du poète : elle est celle qui écoute les « étranges bruits », qui dialogue avec la nature et qui refuse les limites du monde ordinaire. Sa « douce folie » préfigure déjà la recherche du voyant rimbaldien, prêt à affronter l'inconnu et l'infini.

Dans la troisième partie, le poète s'inscrit lui-même dans le texte (« Et le Poète dit... »). Il affirme son rôle de médiateur capable de voir ce que les autres ne voient pas : le fantôme d'Ophélie continuant sa quête mystique la nuit.

En reprenant une figure classique pour la charger d'une modernité existentielle et poétique, le jeune Rimbaud montre sa capacité à s'émanciper des simples exercices d'imitation scolaire pour créer une œuvre d'une grande maturité esthétique.

Conclusion

Dans Ophélie, Arthur Rimbaud réinvente un personnage littéraire traditionnel pour célébrer le drame d'une sensibilité trop pure confrontée à la dureté du monde. Entre poésie picturale et hymne à la liberté, le texte transforme la noyade tragique en une apothéose mystique et poétique. Ce poème est pleinement représentatif des Cahiers de Douai et du parcours « Émancipations créatrices » : il témoigne de la maîtrise formelle du jeune Rimbaud tout en annonçant sa quête future d'une poésie absolue, capable de saisir l'Infini.

Ouverture

On retrouve cette même fascination pour le corps féminin lié aux éléments naturels et à la mythologie dans d'autres poèmes du recueil, comme Vénus Anadyomène (dans une version parodique et grotesque) ou Soleil et Chair.