Le fonctionnement de l'empire colonial français au XIXᵉ siècle
Au XIXᵉ siècle, la France construit progressivement un vaste empire colonial en Afrique, en Asie et dans d'autres régions du monde. Cette expansion repose sur des conquêtes militaires, la mise en place d'administrations coloniales et l'exploitation des territoires et de leurs populations. Ce cours d'histoire du programme de Première étudie les relations entre la métropole et les colonies, les sociétés coloniales, les violences de la conquête ainsi que les résistances et les débats suscités par la colonisation.
Guerre du Tonkin (Indochine) : Prise de Lang-Son - 1885 (source : gallica.bnf.fr/BnF)
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Comment la France construit-elle et administre-t-elle son empire colonial au XIXᵉ siècle, et quelles transformations et résistances cette colonisation provoque-t-elle ?
La IIIe République relance l'expansion coloniale
Pourquoi la France veut-elle des colonies ?
À partir des années 1870-1880, la France développe une nouvelle politique d'expansion coloniale. Plusieurs motivations se combinent.
1. Des motivations économiques<
La révolution industrielle pousse les puissances européennes à rechercher de nouveaux marchés. Les colonies doivent permettre :
- d'écouler les produits manufacturés fabriqués en métropole ;
- d'accéder à des matières premières : coton, caoutchouc, minerais, produits agricoles ;
- de développer des plantations et des activités commerciales.
Les colonies sont donc perçues comme des espaces utiles à la puissance économique de la métropole.
2. Des motivations géopolitiques
Après la défaite française contre la Prusse en 1870-1871, la France souhaite retrouver son rang de grande puissance. La conquête de territoires permet de renforcer son influence dans le monde et de contrôler des ports, des routes maritimes et des points stratégiques. La colonisation devient ainsi un moyen d'affirmer la puissance française face aux autres États européens, notamment le Royaume-Uni et l'Allemagne.
3. La « mission civilisatrice »
La colonisation est également justifiée par une idéologie présentée comme une « mission civilisatrice ». Une partie des républicains considère alors que les Européens ont le devoir d'apporter aux populations colonisées leur modèle de civilisation : instruction, médecine, hygiène, infrastructures et institutions. Cette vision repose cependant sur une conception profondément inégalitaire des peuples, certains Européens affirmant la prétendue supériorité de la « race blanche ».
B. Une colonisation menée par de nombreux acteurs
L'expansion coloniale ne repose pas uniquement sur l'État.
Plusieurs acteurs y participent :
- les militaires, qui conquièrent les territoires ;
- les explorateurs, comme Pierre Savorgnan de Brazza au Congo, qui parcourent les territoires et contribuent à leur prise de possession ;
- les missionnaires chrétiens, qui cherchent à évangéliser les populations ;
- les marchands et les compagnies concessionnaires, qui exploitent les ressources ;
- le « parti colonial », qui rassemble des hommes politiques, des scientifiques et des hommes d'affaires favorables à l'expansion.
La colonisation résulte donc de l'action conjointe de l'État, de l'armée et de différents intérêts économiques et idéologiques.
La colonisation fait débat en France et provoque des rivalités internationales
Jules Ferry et les partisans de la colonisation
La politique coloniale est soutenue notamment par Jules Ferry, grande figure républicaine. Pour lui, la France doit développer son empire pour trois grandes raisons :
- trouver de nouveaux marchés pour l'économie française ;
- maintenir le rang international de la France ;
- accomplir ce que les colonisateurs présentent comme une « mission civilisatrice ».
La colonisation est donc présentée comme un instrument de puissance et comme une œuvre de civilisation.
Clemenceau critique la colonisation
La colonisation rencontre toutefois des oppositions. Le républicain Georges Clemenceau refuse notamment l'idée selon laquelle il existerait des « races supérieures » et des « races inférieures ». Il dénonce également la violence de la conquête. En 1885, lors d'un débat à la Chambre des députés, il critique directement les arguments de Jules Ferry.
Pour Clemenceau, la France devrait plutôt concentrer ses forces sur la défense de ses intérêts européens, notamment face à l'Allemagne après la défaite de 1870.
La course aux colonies provoque des tensions entre les puissances européennes
À la fin du XIXe siècle, les puissances européennes se livrent à une véritable course aux colonies, particulièrement en Afrique.
La France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et l'Italie cherchent à étendre leurs territoires.
La conférence de Berlin, organisée en 1884-1885, cherche à fixer des règles permettant d'organiser le partage de l'Afrique entre les puissances européennes. L'une des principales règles retenues est celle de l'occupation effective : une puissance doit effectivement occuper un territoire pour pouvoir en revendiquer la possession. Cette règle accélère la conquête et la territorialisation de l'Afrique.
Fachoda, 1898 : un affrontement entre la France et le Royaume-Uni
Les rivalités impériales atteignent leur paroxysme en 1898 à Fachoda, au Soudan où deux projets impériaux se rencontrent :
- les Britanniques souhaitent établir un axe Nord-Sud, du Caire au Cap ;
- les Français souhaitent établir un axe Ouest-Est, de Dakar à Djibouti.
En septembre 1898, la mission française menée par le commandant Marchand occupe le fort de Fachoda sur le Haut-Nil. L'armée britannique, dirigée par Lord Kitchener, exige le retrait immédiat des Français. Pour éviter un conflit armé direct alors que l'opinion française est divisée par l'affaire Dreyfus, le gouvernement français ordonne le repli de la mission Marchand en novembre 1898.
L'incident marque l'apogée des rivalités franco-britanniques avant le rapprochement diplomatique de l'Entente Cordiale (1904).
Le capitaine Jean Baptiste Marchand (1863-1934) et ses tirailleurs sénégalais marchant vers Fachoda au Soudan
L'Algérie : une colonie française particulière
L'Algérie occupe une place particulière dans l'empire français car sa conquête commence bien avant la grande expansion coloniale de la IIIe République.
La conquête française débute en 1830 et s'achève progressivement au cours du XIXe siècle, notamment avec la reddition d'Abdelkader, le chef de la résistance algérienne, en 1847.
En 1848, l'Algérie est organisée différemment de la plupart des autres colonies : elle est divisée en trois départements français, Alger, Oran et Constantine, directement rattachés au ministère de l'Intérieur.
L'Algérie devient également la principale colonie de peuplement française. Des Européens — notamment des Français, des Espagnols et des Italiens — s'y installent.
Cette colonisation entraîne une importante expropriation des populations locales, notamment au profit des colons européens qui bénéficient des meilleures terres agricoles.
Comment fonctionne la domination coloniale ?
Une profonde inégalité politique et juridique
Dans les colonies, les principes républicains d'égalité ne s'appliquent pas de la même manière qu'en métropole. La société coloniale est organisée autour d'une distinction fondamentale entre :
- les citoyens français, notamment les colons européens ;
- les sujets colonisés, qui ne disposent pas des mêmes droits politiques.
Cette différence est particulièrement visible dans le fonctionnement du Code de l'indigénat.
Le Code de l'indigénat
Le régime de l'indigénat est progressivement mis en place en Algérie dans les années 1870 et formalisé par une loi en 1881. En 1887, il est étendu à l'ensemble de l'empire colonial français. Il constitue un régime juridique d'exception.
Les populations colonisées sont considérées comme des « sujets français » et non comme des citoyens. Elles ne disposent donc pas des mêmes droits politiques.
Le régime prévoit également des infractions spécifiques qui peuvent être sanctionnées directement par l'administration coloniale, sans les garanties d'un procès ordinaire. Des sanctions peuvent prendre la forme d'amendes, de réquisitions de travail ou de restrictions de circulation.
Le Code de l'indigénat institutionnalise ainsi une inégalité juridique entre colonisés et colonisateurs.
Cette situation apparaît en contradiction avec les principes d'égalité et de liberté défendus par la République et hérités de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
Les colonies sont aussi des espaces de transformation des sociétés
La domination coloniale transforme profondément les territoires conquis.
Une économie tournée vers les besoins de la métropole
Les puissances coloniales organisent les économies des colonies afin d'en exploiter les ressources. Les populations peuvent être soumises :
- à l'expropriation foncière ;
- au travail forcé ;
- à des travaux sur les routes et les chemins de fer ;
- au travail dans les plantations et les exploitations minières.
Les ressources produites dans les colonies — produits agricoles, minerais, pétrole, caoutchouc, etc. — sont principalement destinées à l'exportation vers la métropole. La colonisation entraîne donc une profonde transformation économique des territoires colonisés.
Les villes coloniales : l'exemple de Saïgon
Les transformations sont particulièrement visibles dans les villes. Saïgon, capitale de la Cochinchine française, devient un exemple caractéristique de la ville coloniale. Les autorités françaises cherchent à en faire une vitrine de la puissance française, parfois surnommée la « Perle de l'Extrême-Orient ». La ville est transformée selon un modèle inspiré de Paris : larges boulevards, bâtiments administratifs, opéra, cathédrale, palais du gouverneur. L'urbanisme doit ainsi donner une image moderne et prestigieuse de la présence française. Mais cette modernisation s'accompagne d'une forte ségrégation spatiale et sociale.
- Le quartier européen concentre les infrastructures modernes, les commerces et les espaces les plus confortables.
- À l'inverse, les populations locales et chinoises vivent notamment dans des quartiers comme Cholon, souvent dans des conditions plus précaires et insalubres.
La ville est donc à la fois un espace de domination, de ségrégation, mais aussi de contacts et d'échanges.
Des échanges économiques se développent, notamment autour du riz et du caoutchouc, tandis qu'une élite indigène francisée commence à émerger.
Cette élite maîtrise certains éléments de la culture et des idées politiques françaises et pourra progressivement utiliser les principes de liberté et d'égalité pour contester la domination coloniale.
Les populations colonisées résistent à la domination
La conquête et la domination coloniales ne sont jamais totalement acceptées. Les résistances prennent des formes très diverses.
Les résistances armées
Certaines populations s'opposent directement à la conquête française par les armes. En Algérie, on peut citer les résistances de Zaatcha ou de Mokrani. En Afrique de l'Ouest, Samory Touré mène également une résistance importante à l'expansion française. Ces résistances témoignent de la violence de la conquête et du refus de la domination étrangère.
Les résistances quotidiennes
La résistance peut également être moins spectaculaire. Elle prend par exemple la forme :
- du refus ou du boycott de certains impôts ;
- de la fuite pour échapper au travail forcé ;
- du maintien des pratiques culturelles et religieuses traditionnelles.
Ces comportements permettent aux populations colonisées de préserver une certaine autonomie face au pouvoir colonial.
Les négociations avec les autorités coloniales
L'administration française cherche également à s'appuyer sur des intermédiaires locaux : chefs coutumiers, notables ou autres élites. Ces acteurs peuvent collaborer avec l'administration coloniale en échange de certains privilèges. La domination coloniale ne repose donc pas uniquement sur la violence : elle associe contrainte, exploitation, administration et négociation.
De la domination coloniale aux premiers nationalismes
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, une nouvelle évolution apparaît. Une partie des populations colonisées accède à l'école française. Une élite locale se forme et découvre les principes politiques de la République : liberté, égalité, droits de l'homme. Ces élites prennent progressivement conscience de la contradiction entre ces principes et la réalité du système colonial. Elles peuvent alors retourner les valeurs républicaines contre la domination coloniale : si tous les êtres humains sont censés être libres et égaux, pourquoi les populations colonisées ne bénéficient-elles pas des mêmes droits ? Ainsi apparaissent les premières formes de nationalisme, qui se développeront progressivement au cours du XXe siècle et contribueront plus tard aux mouvements de décolonisation.
Les dates à connaître
| Date | Événement |
|---|---|
| 1830 | Début de la conquête française de l'Algérie |
| 1848 | L'Algérie est organisée en trois départements français |
| 1870-1871 | Défaite française face à la Prusse |
| 1881 | Formalisation du Code de l'indigénat |
| 1884-1885 | Conférence de Berlin |
| 1887 | Généralisation du Code de l'indigénat dans l'Empire |
| 1898 | Crise de Fachoda |
| 1904 | Entente cordiale franco-britannique |
En bref
À partir des années 1870, la IIIe République fait de l'expansion coloniale un instrument de la puissance française. La colonisation répond à des motivations économiques, géopolitiques et idéologiques, notamment à travers l'idée de mission civilisatrice.
Cependant, cette politique fait débat en métropole. Jules Ferry défend la colonisation au nom de la puissance et de la civilisation, tandis que Georges Clemenceau critique les violences de la conquête et l'idéologie des « races supérieures ».
La course aux colonies provoque également des rivalités internationales, comme le montre la crise de Fachoda en 1898.
Dans les territoires colonisés, la domination repose sur une forte inégalité politique, juridique et sociale. Le Code de l'indigénat, généralisé en 1887, distingue les citoyens français des sujets colonisés. Les économies sont mises au service de l'exploitation des ressources et les villes sont transformées selon les modèles européens, comme le montre l'exemple de Saïgon.
Mais les populations colonisées ne sont pas passives : elles résistent par les armes, par des formes de résistance quotidienne ou par la négociation. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l'émergence d'élites formées à l'école française contribue enfin à l'apparition des premiers nationalismes.
Notions et définitions à connaître
Métropole : territoire principal d'un État par rapport aux territoires coloniaux qui lui sont rattachés.
Colonie : territoire placé sous la domination politique et économique d'une puissance étrangère.
Colonisation : processus par lequel un État conquiert, contrôle et administre un territoire et sa population.
Empire colonial : ensemble des territoires dominés par une puissance coloniale.
Protectorat : régime dans lequel un État conserve officiellement certaines institutions mais voit une partie de sa souveraineté placée sous le contrôle d'une puissance étrangère.
Impérialisme : politique d'expansion et de domination exercée par un État sur d'autres territoires ou populations.
Assimilation : politique visant à rapprocher les populations colonisées du modèle politique, culturel et juridique de la métropole.
Société coloniale : société organisée dans un contexte de domination coloniale et caractérisée par de fortes hiérarchies entre populations.
Indigénat : régime juridique appliqué dans certaines colonies françaises aux populations considérées comme « indigènes », leur imposant un statut différent de celui des citoyens français.
Résistance : ensemble des actions par lesquelles des populations colonisées s'opposent à la conquête ou à la domination coloniale.