Entre le milieu du XIXᵉ siècle et la veille de la Première Guerre mondiale, la France se métamorphose sous l'effet d'une révolution industrielle continue et d'innovations techniques majeures. La modernisation du pays s'accélère, transformant les rythmes de travail, les paysages et l'organisation sociale. Pourtant, la société française se distingue des autres grandes puissances industrielles, comme la Grande-Bretagne ou l'Allemagne, par une forte originalité : elle demeure un pays majoritairement rural et agricole. De plus, ces transformations soulèvent d'importantes tensions sociales, qu'il s'agisse des conditions d'existence des ouvriers, du recours croissant à la main-d'œuvre étrangère ou du statut des femmes.
Gare de Lyon vers 1900 (œuvre d'Eugène Galien-Laloue
La synthèse audio par Ondes lycéennes
Comment la société française se transforme-t-elle sous l’impulsion de l’industrialisation et des progrès techniques tout en conservant un fort ancrage rural et des inégalités persistantes ?
L'industrialisation et les progrès techniques : l'essor de la modernité
Innovations, mécanisation et essor du capitalisme
La seconde moitié du XIXᵉ siècle est marquée par l'accélération du progrès scientifique et technique. De nouvelles sources d'énergie comme l'électricité et le pétrole viennent se joindre à l'utilisation massive du charbon. La métallurgie, la chimie et l'industrie automobile (avec des entreprises pionnières comme Renault ou Peugeot) deviennent les moteurs majeurs de l'économie.
Cette période voit également s'épanouir un capitalisme familial et paternaliste. Les petites structures artisanales côtoient de plus en plus de grands ensembles industriels.
Le Creusot et la famille Schneider
Symbole marquant de cette industrialisation, la ville du Creusot, en Saône-et-Loire, devient l'un des plus grands complexes métallurgiques et armuriers d'Europe sous la direction de la dynastie d'industriels Schneider. Eugène puis Henri Schneider modernisent la production d'acier, de locomotives et d'armement.
La famille Schneider met en place un modèle de paternalisme industriel. Pour fixer et fidéliser une main-d'œuvre qualifiée, l'entreprise finance des logements pour les ouvriers (les cités ouvrières), des écoles, des hôpitaux et des caisses de secours. En contrepartie, la famille exerce une surveillance étroite et un contrôle social strict sur la vie quotidienne des habitants et refuse fermement toute contestation syndicale.
Les Expositions universelles de 1889 et 1900 à Paris
Pour célébrer ses réussites techniques et son rayonnement culturel, la France organise d'ambitieuses Expositions universelles à Paris.
L'Exposition universelle de 1889 célèbre le centenaire de la Révolution française. Son clou est l'inauguration de la Tour Eiffel, prouesse architecturale en fer puddlé imaginée par l'ingénieur Gustave Eiffel, qui montre au monde la maîtrise technique française.
Les fêtes de nuit à l'Exposition universelle de 1900 (Source gallica.bnf.fr / BnF)
L'Exposition universelle de 1900 incarne la foi dans le progrès et le début de la Belle Époque. Elle est marquée par la féerie de la fée Électricité, la construction du Grand Palais et du Petit Palais, et l'inauguration de la première ligne du métro parisien. Plus de 50 millions de visiteurs découvrent ces vitrines de la modernité.
La question ouvrière et l'affirmation du mouvement social
Des conditions de vie éprouvantes et la naissance de la question sociale
L'essor des usines s'accompagne du développement d'une nouvelle classe sociale : le prolétariat ouvrier. Hommes, femmes et enfants travaillent dans des conditions particulièrement dures : journées de travail de 10 à 12 heures, absence d'assurances contre la maladie ou le chômage, insalubrité des logements et salaires très modestes. Ces difficultés quotidiennes placent la « question sociale » au cœur du débat politique.
La structuration du mouvement ouvrier
Face aux difficultés, les ouvriers s'organisent. L'autorisation accordée en 1884 par la loi Waldeck-Rousseau d'adapter ou de créer librement des syndicats constitue une avancée essentielle. En 1895, la Confédération Générale du Travail (CGT) est fondée, prônant le recours à la grève générale pour obtenir des avancées régulières et transformer la société. Sur le plan politique, les idées socialistes progressent et débouchent sur la création en 1905 de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière), menée notamment par Jean Jaurès.
L'État réagit par une alternance de lois sociales (loi sur les accidents du travail en 1898, journée de repos hebdomadaire obligatoire en 1906, retraites ouvrières et paysannes en 1910) et de répressions fermes.
La fusillade de Fourmies du 1er mai 1891
Le 1er mai 1891, à Fourmies, une petite cité textile du Nord, les ouvriers manifestent pacifiquement pour réclamer la journée de travail de 8 heures. Inquiet, le patronat local fait appel à l'armée.
Face à la foule réclamant des augmentations de salaires et la réduction du temps de travail, les soldats tirent au fusil Lebel. La fusillade fait neuf morts (dont plusieurs jeunes gens et femmes) et de nombreux blessés. Cet événement dramatique choque profondément l'opinion publique nationale, devient le symbole des souffrances de la classe ouvrière et renforce l'unité du mouvement ouvrier socialiste à l'échelle du pays.
L'importance du monde rural et l'accueil des immigrés
Une France qui reste majoritairement rurale
Malgré l'industrialisation, la France conserve un ancrage rural très affirmé. Vers 1914, plus de la moitié de la population habite encore à la campagne. L'exode rural existe, favorisé par la mécanisation agricole et l'attrait des villes, mais il demeure beaucoup plus lent et progressif que chez ses voisins européens.
Le monde paysan traverse néanmoins des crises majeures. Durant la Grande Dépression (1873-1896), le milieu agricole subit la baisse des cours de la récolte ainsi que des fléaux sanitaires, comme la crise du phylloxéra qui ravage les vignobles français. Toutefois, grâce au développement des lignes de chemins de fer (plan Freycinet) qui désenclavent les campagnes et à l'usage des engrais, l'agriculture se modernise lentement tout en préservant son modèle de petites et moyennes exploitations familiales.
L'immigration et la place des étrangers
À la fin du XIXᵉ siècle, la France se trouve confrontée à une situation démographique inédite en Europe : une dénatalité marquée qui ralentit la croissance de sa population. Pour compenser le manque de bras dans les usines, les mines et les travaux agricoles, le pays fait appel à l'immigration.
Des centaines de milliers de travailleurs étrangers s'installent en France. Ils viennent majoritairement des pays voisins : Belges dans le Nord, Italiens dans le Sud-Est et la Provence, ou encore Espagnols dans le Sud-Ouest. Ces populations accomplissent souvent les travaux les plus pénibles et les moins rémunérés.
Bien que ces travailleurs s'intègrent progressivement et contribuent à la prospérité économique du pays, ils subissent parfois la xénophobie de la population locale en période de crise économique, les travailleurs étrangers étant injustement accusés d'exercer une concurrence déloyale sur les salaires. Pour mieux contrôler cette population, la Troisième République crée la carte de séjour en 1888 et renforce le droit du sol par la loi sur la nationalité de 1889.
L'évolution de la place des femmes dans la société
Entre tutelle juridique et rôle économique essentiel
Au début du XXᵉ siècle, la société française demeure encadrée par le Code civil napoléonien de 1804, qui maintient la femme mariée dans un statut juridique de mineure soumise à l'autorité de son père puis de son mari. Les femmes n'ont pas accès au droit de vote ni à la citoyenneté politique.
Pourtant, leur rôle économique et social est indispensable :
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Dans les campagnes, les femmes effectuent une grande partie des travaux agricoles quotidiens.
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Dans les villes, elles représentent près d'un tiers de la main-d'œuvre industrielle, travaillant notamment dans le textile, la confection ou les services, tout en percevant des salaires très inférieurs à ceux des hommes.
Les frémissements du féminisme et de l'émancipation
Sous la Troisième République, l'accès des filles à l'instruction s'améliore nettement grâce aux lois Camille Sée (1880) qui créent les lycées publics de jeunes filles, ouvrant progressivement l'enseignement secondaire puis l'accès aux études supérieures et aux libéralités professionnelles (avocates, médecins). En 1907, une loi importante accorde enfin aux femmes mariées le droit de disposer librement de leur propre salaire.
De premiers mouvements féministes se structurent à la fin du XIXᵉ siècle autour de figures comme Hubertine Auclert ou Marguerite Durand (fondatrice du journal entièrement féminin La Fronde). Ces militantes réclament l'égalité des droits civils, l'accès à la citoyenneté et le droit de vote pour les femmes. Malgré plusieurs propositions votées par la Chambre des députés, le Sénat bloque systématiquement l'obtention du droit de vote des femmes avant 1914.
Quiz : La France au XIXe siècle 1 / 10
En bref
À la veille de la Première Guerre mondiale, la société française offre le visage d'un pays profondément en transition. Portée par des réussites industrielles, des progrès techniques éclatants et une urbanisation en marche, elle demeure guidée par ses racines rurales et le modèle de la petite propriété. Si la Troisième République est parvenue à démocratiser la société et à moderniser le territoire, d'importantes inégalités subsistent. Les tensions sociales dures, les contestations ouvrières et le refus d'accorder aux femmes la citoyenneté politique rappellent que le chantier de l'égalité sociale et politique demeure incomplet en 1914.
Notions et définitions à connaître
Industrialisation : processus de développement de la production industrielle fondé notamment sur la mécanisation, les nouvelles sources d'énergie et le développement des usines.
Urbanisation : processus de croissance de la population vivant dans les villes et de développement des espaces urbains.
Exode rural : départ durable d'une partie de la population des campagnes vers les villes.
Bourgeoisie : groupe social composé notamment de propriétaires, industriels, entrepreneurs, commerçants et professions libérales, dont le poids économique et social augmente au XIXe siècle.
Monde ouvrier : ensemble des travailleurs salariés employés principalement dans l'industrie et les activités liées à celle-ci.
Prolétariat : classe sociale composée de travailleurs ne possédant pas les moyens de production et vivant principalement de la vente de leur force de travail.
Salariat : système dans lequel une personne travaille en échange d'un salaire versé par un employeur.
Classe sociale : groupe de personnes partageant une position relativement comparable dans la société, notamment en fonction de leurs conditions économiques et sociales.
Mobilité sociale : changement de position d'un individu ou d'un groupe dans la hiérarchie sociale.
Syndicalisme : mouvement visant à défendre collectivement les intérêts professionnels et sociaux des travailleurs.
Question sociale : ensemble des problèmes liés aux conditions de vie, de travail et aux inégalités dans la société industrielle.