De 1870 à 1914, la Troisième République s’installe progressivement et transforme durablement la vie politique et sociale française. Ce cours du programme de Première retrace la naissance de la République, la mise en place d’une démocratie parlementaire et l’enracinement d’une culture républicaine fondée sur l’école, les libertés et la laïcité. Il présente également les grandes crises qui fragilisent le régime, du boulangisme à l’Affaire Dreyfus, ainsi que les limites du projet républicain avant 1914.
La Liberté guidant le peuple (tableau d'Eugène Delacroix)
La synthèse audio par Ondes lycéennes
Comment la Troisième République réussit-elle à s'imposer, à enraciner la culture républicaine au sein de la société française, tout en surmontant d'importantes crises politiques et sociales ?
Une naissance dans la douleur et l'installation de la démocratie parlementaire (1870-1879)
Proclamée le 4 septembre 1870 après la défaite de Napoléon III face à la Prusse lors de la guerre franco-prussienne, la Troisième République naît dans un contexte de crise nationale. Le gouvernement provisoire de défense nationale doit faire face à l'invasion et accepte un armistice dramatique.
À Paris, le peuple refuse la capitulation et conteste l'autorité de l'Assemblée nationale nouvellement élue, majoritairement monarchiste. En mars 1871, la population parisienne se soulève et instaure la Commune de Paris et un gouvernement municipal autonome qui exerce le pouvoir à Paris de mars à mai 1871. Elle rassemble des courants politiques variés, notamment des républicains radicaux, des socialistes et des anarchistes.
Après plusieurs semaines d'affrontements, le gouvernement dirigé par Adolphe Thiers décide de reprendre Paris par la force. Du 21 au 28 mai 1871, les troupes gouvernementales entrent dans la capitale et affrontent les communards lors de la « Semaine sanglante ». Les combats et les exécutions sommaires font plusieurs milliers de morts parmi les insurgés. Après la chute de la Commune, des dizaines de milliers de personnes sont arrêtées, jugées et, pour certaines, déportées. Cette répression met fin à l'insurrection parisienne et permet au gouvernement de restaurer son autorité sur la capitale.
Louise Michel, l'héroïne de la Commune
Institutrice et figure emblématique du mouvement ouvrier, Louise Michel s'engage activement dans la Commune de Paris. Surnommée la « Vierge rouge », elle se bat sur les barricades, soigne les blessés et défend des idées féministes et sociales révolutionnaires.
Lors de la tragique « Semaine sanglante » (mai 1871), durant laquelle le gouvernement républicain conservateur d'Adolphe Thiers écrase l'insurrection au prix de milliers de morts, Louise Michel est arrêtée puis déportée au bagne de Nouvelle-Calédonie, devenant un symbole majeur de la lutte ouvrière et républicaine radicale.

Louise Michel en 1871 (photo : Ernest Appert, BnF)
Après l'écrasement de la Commune, les monarchistes, bien que majoritaires, se divisent sur le choix du futur souverain. Ce blocage permet aux républicains modérés de négocier. En 1875, le vote des lois constitutionnelles fonde véritablement la Troisième République en instaurant un régime parlementaire bicaméral (Chambre des députés et Sénat) dans lequel les deux chambres du Parlement disposent d'un rôle important.
Après la crise du 16 mai 1877, le régime évolue progressivement vers la prépondérance parlementaire.
En 1877, le président de la République, le monarchiste Mac Mahon, entre en conflit avec la Chambre des députés républicaine et la dissout. La victoire électorale des républicains confirme le poids de la volonté populaire : le président capitule, et la fonction présidentielle s'efface durablement au profit du Parlement. En 1879, avec l'élection de Jules Grévy à la présidence, la République est désormais entièrement dirigée par des républicains.
L'enracinement de la culture républicaine et l'unification de la Nation
La République déploie une véritable politique de symboles :
- La Marseillaise devient l'hymne national officiel (1879).
- Le 14 Juillet est institué fête nationale (1880).
- La figure de Marianne, le drapeau tricolore et la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » s'imposent dans l'espace public et la vie quotidienne.
Pour assurer la pérennité du régime, la République doit former des citoyens éclairés et patriotes. C'est l'œuvre des lois Jules Ferry (1881-1882), qui rendent l'enseignement primaire gratuit, laïque et obligatoire pour tous les enfants de 6 à 13 ans. L'école républicaine apprend le français, la géographie nationale et l'Histoire à travers une mémoire unifiée de la nation.
Une fois leur pouvoir affermi, les républicains modérés (surnommés les « Opportunistes ») votent une série de grandes lois étendant considérablement les libertés individuelles et collectives :
- 1881 : Liberté de la presse et de réunion.
- 1884 : Droit de syndicalisation (loi Waldeck-Rousseau) et autorisation des associations ouvrières.
- 1901 : Liberté d'association, fondation essentielle pour la création des partis politiques modernes.
La mort de Victor Hugo, un grand moment républicain
Lorsque Victor Hugo meurt à Paris le 22 mai 1885, à l'âge de 83 ans, la France républicaine lui rend un hommage exceptionnel. Écrivain majeur du XIXe siècle, ancien député et sénateur, Victor Hugo est aussi devenu une figure emblématique du républicanisme, notamment par son engagement en faveur de la liberté, de la justice et des droits des plus pauvres.
Ses obsèques nationales, organisées le 1er juin 1885, rassemblent près de deux millions de personnes dans les rues de Paris. Son cercueil est conduit sous l'Arc de triomphe avant son inhumation au Panthéon, qui retrouve alors sa vocation de lieu dédié aux « grands hommes » de la nation.
Cet hommage populaire et officiel illustre l'enracinement de la culture républicaine : la République transforme Victor Hugo en figure nationale et fait de son entrée au Panthéon un véritable moment de communion civique. L'événement montre également l'importance de la littérature et des grandes figures intellectuelles dans la construction de l'identité républicaine.

La foule réunie sur le passage du cortège Fonds photographique Léon et Lévy
Des contestations majeures aux crises politiques
La laïcisation de l'État et la loi de 1905
L'enracinement du projet républicain s'accompagne d'une vive tension avec l'Église catholique, historiquement liée aux courants monarchistes et conservateurs. Après des décennies de lutte d'influence (notamment dans le domaine scolaire), le gouvernement du Bloc des gauches décide d'aboutir à une rupture décisive.
Point de passage : La loi de séparation des Églises et de l'État (1905) Défendue par Aristide Briand dans un esprit d'apaisement et de liberté de conscience, la loi du 9 décembre 1905 met fin au Régime concordataire de 1801. Elle établit deux principes fondamentaux :
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La République garantit la liberté de culte.
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L'État ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte.
Bien que la loi suscite une vive opposition de l'Église et donne lieu à la crise des inventaires en 1906, elle finit par poser les fondements de la laïcité française moderne.
L'émergence des nouvelles oppositions : boulangisme, nationalisme et antisémitisme
À la fin du XIXᵉ siècle, le régime fait face à plusieurs vagues de contestation politique :
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Le boulangisme (1887-1889) : Autour du général Boulanger, un mouvement réunit des mécontents de droite et de gauche. Il menace le régime parlementaire avant de s'effondrer.
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L'Affaire Dreyfus (1894-1906) : En 1894, le capitaine d'artillerie Alfred Dreyfus, de confession juive, est injustement condamné pour espionnage au profit de l'Allemagne. L'affaire prend une dimension nationale à la suite de la publication du célèbre « J'accuse… ! » d'Émile Zola en 1898. La société se divise profondément entre :
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Dreyfusards : attachés aux Droits de l'homme, à la justice et à la vérité.
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Anti-dreyfusards : guidés par un nationalisme fermé, l'armée et un antisémitisme virulent.
La réhabilitation finale de Dreyfus en 1906 consacre la victoire des républicains et renforce les valeurs républicaines de justice et de droit.
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Une démocratie incomplète : le refus du droit de vote aux femmes
Malgré la défense des valeurs d'égalité, le projet républicain laisse de côté la moitié de la population. Les femmes restent exclues du suffrage universel et de la citoyenneté politique. Elles restent soumises à une forte dépendance juridique, notamment dans le cadre du Code civil, qui limite leur capacité à exercer certains droits sans l'autorisation de leur mari.
Malgré l'émergence des premiers mouvements féministes et des figures comme Hubertine Auclert qui réclament le droit de vote, le Sénat bloque systématiquement toutes les propositions de loi en ce sens avant 1914.
Les personnages à connaître
Adolphe Thiers : premier président de la Troisième République, il dirige la répression de la Commune de Paris.
Léon Gambetta : grande figure républicaine, il participe à la défense de la République et devient l'un des principaux dirigeants républicains.
Jules Ferry : homme politique républicain associé aux lois scolaires de 1881-1882 et à la construction de l'école républicaine.
Jules Grévy : président de la République à partir de 1879, il incarne l'installation durable des républicains au pouvoir.
Georges Boulanger : général et homme politique dont le mouvement menace la République à la fin des années 1880.
Émile Zola : écrivain engagé dans la défense de Dreyfus, notamment avec son article « J'accuse… ! » publié en 1898.
Alfred Dreyfus : officier français injustement condamné pour espionnage, dont l'affaire devient une crise politique majeure de la Troisième République.
Aristide Briand : homme politique qui joue un rôle essentiel dans l'élaboration et la défense de la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905.
En bref
À la veille de la Première Guerre mondiale en 1914, la Troisième République est parvenue à s'imposer comme le régime politique légitime et durable de la France. En unifiant la nation autour des symboles révolutionnaires de 1789, des libertés fondamentales et de l'école laïque, elle a transmis une culture républicaine solide. Toutefois, cette démocratie parlementaire demeure marquée par des fractures politiques intenses, un mouvement ouvrier en quête d'égalités sociales et l'exclusion politique des femmes.
Notions et définitions à connaître
Troisième République : régime républicain français proclamé en 1870 et qui perdure jusqu'en 1940, avec une interruption liée à la défaite de 1940.
Démocratie parlementaire : régime dans lequel le Parlement joue un rôle central dans l'exercice du pouvoir politique et le gouvernement est responsable devant lui.
Culture républicaine : ensemble de valeurs, symboles, pratiques et institutions permettant à la République de s'enraciner dans la société.
Laïcité : principe selon lequel l'État est indépendant des religions et garantit la liberté de conscience et de culte.
Anticléricalisme : courant politique ou idéologique opposé à l'influence de l'Église dans la vie publique et politique.
Nationalisme : idéologie qui place la nation au centre de la vie politique et défend ses intérêts et son unité.
Boulangisme : mouvement politique organisé autour du général Boulanger à la fin des années 1880 et contestant le régime parlementaire.
Dreyfusards : personnes qui défendent l'innocence d'Alfred Dreyfus et réclament le respect de la justice et de l'État de droit.
Antidreyfusards : adversaires de la révision du procès de Dreyfus, souvent associés à des positions nationalistes, militaristes ou antisémites.
Suffrage universel masculin : droit de vote accordé à l'ensemble des hommes majeurs, instauré en France en 1848 mais qui demeure limité aux hommes sous la Troisième République.