Les Réparties de Nina est un poème d’Arthur Rimbaud écrit en 1870 et intégré aux Cahiers de Douai.
Sous la forme d’un dialogue très déséquilibré, un jeune homme imagine une promenade amoureuse dans la nature et multiplie les déclarations lyriques, sensuelles et enthousiastes. Nina, elle, reste presque silencieuse et ne répond finalement que par une courte question : « Et mon bureau ? ». Cette chute comique fait basculer le rêve amoureux dans la réalité quotidienne et révèle l’ironie de Rimbaud envers les excès du lyrisme sentimental.
Cette page propose un résumé et une analyse des Réparties de Nina, ses principaux thèmes et procédés ainsi que les enjeux à retenir pour le bac de français en Première, dans le parcours « Émancipations créatrices ».
Image de synthèse (Gemini ai)
Lesréparties de Nina
LUI – Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein ? nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
Aux frais rayons
Du bon matin bleu, qui vous baigne
Du vin de jour ?…
Quand tout le bois frissonnant saigne
Muet d'amour
De chaque branche, gouttes vertes,
Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs :
Tu plongerais dans la luzerne
Ton blanc peignoir,
Rosant à l'air ce bleu qui cerne
Ton grand œil noir,
Amoureuse de la campagne,
Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
Ton rire fou :
Riant à moi, brutal d'ivresse,
Qui te prendrais
Comme cela, – la belle tresse,
Oh ! – qui boirais
Ton goût de framboise et de fraise,
Ô chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
Comme un voleur ;
Au rose, églantier qui t'embête
Aimablement :
Riant surtout, ô folle tête,
À ton amant !….
………………………………………………..
– Ta poitrine sur ma poitrine,
Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
Puis les grands bois !…
Puis, comme une petite morte,
Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
L'œil mi-fermé…
Je te porterais, palpitante,
Dans le sentier :
L'oiseau filerait son andante
Au Noisetier…
Je te parlerais dans ta bouche..
J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
Ivre du sang
Qui coule, bleu, sous ta peau blanche
Aux tons rosés :
Et te parlant la langue franche – …..
Tiens !… – que tu sais…
Nos grands bois sentiraient la sève,
Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
Vert et vermeil
………………………………………………..
Le soir ?… Nous reprendrons la route
Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
Tout à l'entour
Les bons vergers à l'herbe bleue,
Aux pommiers tors !
Comme on les sent tout une lieue
Leurs parfums forts !
Nous regagnerons le village
Au ciel mi-noir ;
Et ça sentira le laitage
Dans l'air du soir ;
Ça sentira l'étable, pleine
De fumiers chauds,
Pleine d'un lent rythme d'haleine,
Et de grands dos
Blanchissant sous quelque lumière ;
Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
À chaque pas…
– Les lunettes de la grand-mère
Et son nez long
Dans son missel ; le pot de bière
Cerclé de plomb,
Moussant entre les larges pipes
Qui, crânement,
Fument : les effroyables lippes
Qui, tout fumant,
Happent le jambon aux fourchettes
Tant, tant et plus :
Le feu qui claire les couchettes
Et les bahuts :
Les fesses luisantes et grasses
Du gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses,
Son museau blanc
Frôlé par un mufle qui gronde
D'un ton gentil,
Et pourlèche la face ronde
Du cher petit…..
Que de choses verrons-nous, chère,
Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire,
Les carreaux gris !…
– Puis, petite et toute nichée,
Dans les lilas
Noirs et frais : la vitre cachée,
Qui rit là-bas….
Tu viendras, tu viendras, je t'aime !
Ce sera beau.
Tu viendras, n'est-ce pas, et même…
Elle – Et mon bureau ?
Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud (1854-1891) est l'une des figures les plus fascinantes et fulgurantes de la littérature française. Poète précocement génial, il rédige l'essentiel de son œuvre entre 15 et 20 ans. Par la suite il cesse progressivement d'écrire de la poésie pour mener une vie d'aventure et de voyages (notamment en Afrique).
Figure du poète révolté, Rimbaud incarne la rupture avec les traditions littéraires du XIXᵉ siècle et ouvre la voie à la poésie moderne, influençant profondément les symbolistes et les surréalistes.
Étudier Arthur Rimbaud permet de comprendre comment un très jeune poète peut faire éclater les codes poétiques traditionnels du XIXᵉ siècle (Parnasse, romantisme) pour inventer une modernité radicale. Son œuvre interroge la puissance de la jeunesse, la force de la création face aux contraintes, et le rôle de l'art comme instrument de libération.
Fiche d'identité
Les Réparties de Nina
| Élément | À retenir |
|---|---|
| Auteur | Arthur Rimbaud |
| Titre | Les Réparties de Nina |
| Date | 1870 |
| Recueil | Cahiers de Douai |
| Genre | Poème lyrique et dialogué |
| Forme | Poème long composé de strophes irrégulières |
| Personnages | « LUI » et « ELLE » |
| Thèmes | Amour, nature, désir, rêve, réalité, ironie |
| Parcours | « Émancipations créatrices » |
Résumé des Réparties de Nina
Le jeune homme propose à Nina une promenade amoureuse dans la nature. Il imagine progressivement une journée entière à deux : la marche dans les bois, les jeux amoureux, la découverte des paysages, puis le retour vers le village. Son discours devient de plus en plus sensuel et enthousiaste.
Pourtant, Nina reste silencieuse. Après cette longue rêverie, elle répond simplement : « Et mon bureau ? ». Cette question ramène brutalement le rêve amoureux à une préoccupation quotidienne et produit la chute comique du poème.
La dernière répartie de Nina :
« Et mon bureau ? » :
La dernière réplique de Nina est extrêmement courte : "Et mon bureau ?".
Après des dizaines de vers consacrés à l'amour, à la nature et à l'évasion, cette question introduit brutalement une préoccupation concrète : le travail.
L'effet comique repose sur la disproportion entre le rêve du jeune homme et la réalité de Nina.
la chute ne signifie pas nécessairement que Nina refuse catégoriquement l'amour. Elle montre surtout que le scénario imaginé par le jeune homme ne correspond pas à sa propre réalité.
Le poème oppose ainsi deux visions du monde : celle du rêveur qui s'évade dans l'idéal, et celle de Nina, ancrée dans le quotidien et les contraintes sociales.
• La chute ne ferme pas la possibilité de l'amour, mais elle en relativise les conditions.
• Rimbaud mêle ici lyrisme et ironie avec une grande modernité.
Les Réparties de Nina : du rêve amoureux à la réalité
Dans Les Réparties de Nina, Rimbaud met en scène un jeune homme qui tente d’emporter Nina dans son univers. Il imagine pour eux une vie libre, proche de la nature, loin des contraintes du quotidien, et déploie pour la convaincre une parole débordante, à la fois lyrique, sensuelle et enthousiaste. Mais ce rêve repose presque entièrement sur sa propre imagination : Nina parle très peu et reste en retrait pendant l’essentiel du poème. Sa dernière réplique, « Et mon bureau ? », suffit alors à faire tomber tout le décor. Derrière l’apparente légèreté du texte, Rimbaud joue ainsi avec les clichés de la poésie amoureuse et oppose deux visions inconciliables du bonheur.
Un amoureux qui transforme tout en rêve
Le jeune homme voit d’abord la nature comme un espace idéal où vivre son amour. Il imagine une existence faite de promenades, de liberté et de simplicité. La campagne devient ainsi beaucoup plus qu’un simple décor : elle représente un monde débarrassé des contraintes sociales et matérielles.
Sa parole est constamment tournée vers l’avenir. Il ne décrit pas seulement ce qui existe, mais ce que pourrait devenir leur vie à deux. Cette projection donne au texte une dimension rêveuse et enthousiaste. Le jeune homme semble persuadé que Nina partagera spontanément son idéal.
Cette assurance crée cependant un décalage : il parle énormément, mais il ne semble jamais vraiment écouter celle qu’il cherche à séduire. Son discours amoureux devient progressivement une sorte de monologue déguisé en dialogue.
Une poésie amoureuse volontairement excessive
Rimbaud reprend plusieurs éléments traditionnels de la poésie amoureuse : la nature, le désir de fuite, la proximité des corps, la liberté et l’idée d’une vie heureuse à deux. Le jeune homme accumule les images et les propositions comme s’il cherchait à construire sous les yeux de Nina un véritable petit paradis.
Cette abondance donne au poème son énergie. La parole semble emporter le personnage lui-même, qui passe d’une idée à l’autre avec enthousiasme. Mais Rimbaud ne présente pas forcément cet idéal amoureux comme une évidence. L’exagération finit par produire une forme d’ironie : le discours devient tellement enthousiaste qu’il paraît presque déconnecté de la réalité.
Le poème joue donc avec le lyrisme plutôt qu’il ne se contente de l’adopter. Rimbaud laisse s’exprimer cette voix amoureuse tout en laissant apparaître ses limites.
Nina, une présence presque silencieuse
Le titre annonce pourtant des « réparties ». On pourrait donc s’attendre à un véritable échange entre deux personnages. Or le dialogue est profondément déséquilibré : le jeune homme occupe presque toute la parole, tandis que Nina reste silencieuse pendant l’essentiel du poème.
Ce choix est essentiel. Son silence contraste avec l’exubérance de son interlocuteur et empêche le lecteur de savoir si elle adhère réellement à ce qu’il imagine. Le jeune homme construit donc son rêve sans véritable réponse en face de lui.
Rimbaud crée ainsi une situation comique : celui qui parle le plus semble aussi être celui qui comprend le moins la personne qu’il cherche à séduire. Le décalage entre les deux personnages prépare directement la chute finale.
« Et mon bureau ? » : quand la réalité reprend ses droits
Après cette longue rêverie, la dernière réplique de Nina est particulièrement efficace : « Et mon bureau ? »
Quelques mots suffisent à faire basculer complètement le poème. Alors que le jeune homme vient de construire un univers amoureux fondé sur la nature, la liberté et l’évasion, Nina pense à quelque chose de beaucoup plus concret. Le bureau renvoie au quotidien, aux obligations et à une réalité que le discours amoureux avait momentanément fait disparaître.
Cette chute fonctionne d’abord comme une plaisanterie. Elle surprend le lecteur et détruit brutalement l'atmosphère romantique qui semblait s'être installée. Mais elle révèle surtout le décalage entre les deux personnages. Le jeune homme rêve d'une vie idéale ; Nina, elle, rappelle qu'une existence réelle ne se résume pas à une promenade amoureuse dans la nature.
Il ne faut cependant pas réduire sa réponse à un simple refus de l'amour. Rimbaud ne donne pas à Nina un long discours qui permettrait de connaître précisément ses sentiments. Sa brièveté laisse plutôt entendre que le projet du jeune homme ne correspond pas à ses préoccupations. C'est cette discordance qui produit l'effet comique.
Rimbaud détourne les codes du lyrisme amoureux
Le poème est donc moins une simple déclaration d'amour qu'un jeu avec les conventions de la poésie sentimentale. Rimbaud reprend les grands thèmes du lyrisme amoureux pour mieux les décaler.
La nature idéale, la fuite loin de la société, la sensualité et l'enthousiasme du jeune homme pourraient appartenir à un véritable poème romantique. Mais leur accumulation, le caractère envahissant de la parole masculine et surtout la chute finale empêchent le texte de rester dans une tonalité purement lyrique.
Rimbaud montre ainsi que les mots peuvent construire un rêve très séduisant, mais aussi que ce rêve peut s'effondrer dès qu'il rencontre la réalité. La poésie devient alors un espace de jeu : le jeune poète reprend les codes qu'il connaît pour les pousser jusqu'à l'excès et en révéler le caractère parfois artificiel.
Une émancipation poétique
Cette manière de détourner les modèles existants correspond bien au parcours « Émancipations créatrices ». Rimbaud ne rejette pas simplement la tradition : il s'en sert pour inventer autre chose.
Dans Les Réparties de Nina, cette liberté passe notamment par le mélange des formes et des tons. Le poème emprunte au lyrisme amoureux, à la poésie de la nature et au dialogue théâtral, mais les fait fonctionner ensemble de manière inattendue. Le résultat est un texte vivant, drôle et légèrement provocateur.
L'émancipation vient aussi du refus de prendre le lyrisme au pied de la lettre. Rimbaud peut faire entendre une parole amoureuse très enthousiaste tout en introduisant suffisamment de distance pour que le lecteur en perçoive les excès.
L'essentiel pour le bac de français
Les Réparties de Nina repose avant tout sur un grand décalage : le jeune homme rêve d'un bonheur amoureux absolu tandis que Nina ramène brutalement ce rêve à la réalité. Le contraste entre une parole très abondante et une réponse finale extrêmement courte produit l'essentiel de l'effet comique. La dernière réplique, « Et mon bureau ? », résume ainsi particulièrement bien le fonctionnement du poème : en quelques mots, Nina fait entrer la réalité dans le rêve amoureux construit par le jeune homme.