Le Forgeron est un poème d’Arthur Rimbaud écrit en 1870 et intégré aux Cahiers de Douai. À travers la confrontation entre un forgeron issu du peuple et Louis XVI, Rimbaud transforme un épisode de la Révolution française en une scène épique et politique. Le poème donne la parole aux travailleurs et dénonce les injustices sociales, les privilèges et les abus du pouvoir. Cette page propose une analyse du Forgeron, les principaux thèmes et procédés d’écriture ainsi que les enjeux du poème pour le bac de français en Première, dans le parcours « Émancipations créatrices ».
Image de synthèse (Gemini ai)
Le Forgeron
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D'ivresse et de grandeur, le front large, riant
Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d'or traînait sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle
Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l'empoignait au front, comme cela !
« Donc, Sire, tu sais bien, nous chantions tra la la
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
Le Chanoine au soleil disait ses patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache
Nous fouaillaient – Hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient pas ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair… nous avions un pourboire
Nous venions voir flamber nos taudis dans la nuit
Nos enfants y faisaient un gâteau fort bien cuit.
« Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.
Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Enormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ?
De voir les champs de blé, les épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?…
Oui, l'on pourrait, plus fort, au fourneau qui s'allume,
Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
Si l'on était certain qu'on pourrait prendre un peu,
Étant homme, à la fin !, de ce que donne Dieu !
– Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire !
« Oh je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau
Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,
Et me dise : « Maraud, ensemence ma terre ! »
Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
– Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
Tu me dirais : Je veux !.. – Tu vois bien, c'est stupide.
Tu crois que j'aime à voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
Et nous dirions : C'est bien : les pauvres à genoux !
Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous !
Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête.
– Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête !
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière
Cette bête suait du sang à chaque pierre
Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous rappelaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
– Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au cœur comme l'amour.
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
Nous marchions, nous chantions, et ça nous battait là….
Nous allions au soleil, front haut, — comme cela —,
Dans Paris accourant devant nos vestes sales.
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine,
– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !
« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
Le flot des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
Comme des revenants, aux portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
Et je vais dans Paris le marteau sur l'épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
– Puis, tu dois y compter, tu te feras des frais
Avec tes avocats, qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
Et, tout bas, les malins ! Nous traitant de gros sots !
Pour mitonner des lois, ranger des petits pots
Pleins de menus décrets, de méchantes droguailles
S'amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous passons près d'eux,
– Ces chers avocassiers qui nous trouvent crasseux !
Pour débiter là-bas des milliers de sornettes !
Et ne rien redouter sinon les baïonnettes,
Nous en avons assez, de tous ces cerveaux plats !
Ils embêtent le peuple. Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
Quand nous cassons déjà les sceptres et les crosses !.. »
Puis il le prend au bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses clameurs, ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons taché de bonnets rouges !
L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au Roi pâle, suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela !
« C'est la Crapule,
Sire. ça bave aux murs, ça roule, ça pullule …
– Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont les gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
Folle ! Elle vient chercher du pain aux Tuileries !
– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J'ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais
Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets
Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C'est la crapule. – Un homme était à la bastille,
D'autres étaient forçats, c'étaient des citoyens
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! C'est terrible, et c'est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils viennent maintenant hurler sous votre nez !
Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que, – vous saviez que c'est faible, les femmes,
Messeigneurs de la cour, – que ça veut toujours bien, —
Vous avez sali leur âme, comme rien !
Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.
« Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Et dans ce travail-là sentent crever leur front
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
Où, lentement vainqueur, il chassera la chose
Poursuivant les grands buts, cherchant les grandes causes,
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Oh ! nous sommes contents, nous aurons bien du mal,
Tout ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible :
Nous pendrons nos marteaux, nous passerons au crible
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire
D'une femme qu'on aime avec un noble amour :
Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
Et l'on se trouverait fort heureux ; et personne
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait plier !…
On aurait un fusil au-dessus du foyer….
…………………………………………….
« Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille !
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
Il reste des mouchards et des accapareurs.
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l'heure
Je parlais de devoir calme, d'une demeure…
Regarde donc le ciel ! C'est trop petit pour nous,
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
Regarde donc le ciel ! Je rentre dans la foule,
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :
Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
Poussent leurs régiments en habits de gala,
Eh bien, n'est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là !
Il reprit son marteau sur l'épaule. La foule
Près de cet homme-là se sentait l'âme saoule,
Et, dans la grande cour, dans les appartements,
Où Paris haletait avec des hurlements,
Un frisson secoua l'immense populace.
Alors, de sa main large et superbe de crasse,
Bien que le roi ventru suat, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
• Il met en scène un affrontement entre un artisan du peuple et Louis XVI (1792).
• Rimbaud y détourne les codes de l'épopée classique.
• Le poème célèbre la puissance populaire et la Révolution.
• Rimbaud s'y émancipe des figures d'autorité monarchiques et religieuses.
Fiche d'identité — Le Forgeron
| Élément | Information |
|---|---|
| Auteur | Arthur Rimbaud |
| Poème | Le Forgeron |
| Recueil | Cahier de Douai / Cahiers de Douai |
| Date | 1870 |
| Genre | Poème épique et engagé |
| Parcours | « Émancipations créatrices » |
| Thèmes | Peuple, Révolution, liberté, justice, travail, critique du pouvoir |
| Objet d'étude | La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle |
• Il fait partie des Cahiers de Douai, recueil de jeunesse du poète.
• Le poème s'inscrit dans le parcours « Émancipations créatrices ».
• Il met en scène un affrontement entre le peuple et le roi Louis XVI.
• Rimbaud y célèbre la Révolution et la puissance populaire.
• Le poème détourne les codes de l'épopée classique pour servir une cause politique.
Commentaire composé
Introduction
Arthur Rimbaud écrit Le Forgeron en 1870, alors qu'il n'a que seize ans. Ce poème figure dans le premier ensemble des Cahiers de Douai, recueil de jeunesse dans lequel le poète exprime déjà son goût pour la liberté, la provocation politique et le renouvellement poétique. Le texte met en scène une rencontre fictive mais inspirée de l'Histoire entre un forgeron révolutionnaire et le roi Louis XVI au Palais des Tuileries en 1792. Cependant, derrière ce récit historique se cache une critique véhémente de la monarchie et du pouvoir autoritaire sous le Second Empire de Napoléon III.
Nous pouvons donc nous demander comment Rimbaud transforme une scène historique de la Révolution en une épopée populaire et un hymne à l'émancipation politique.
Nous verrons d'abord que le poème oppose de manière dramatique le Peuple colosal et la figure royale déchue, puis qu'il s'affirme comme un réquisitoire politique d'une grande violence verbale, avant de montrer qu'il révèle la force créatrice d'un jeune poète engagé.
I. Un affrontement théâtral : la force populaire face à la faiblesse royale
Le poème s'ouvre sur une dramatisation marquée. Dès le premier vers, le personnage du Forgeron est présenté avec une stature monumentale : « Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant ». Il incarne la puissance matérielle et morale du travailleur.
Face à lui, le roi est dépeint de façon grotesque et dévalorisante. Les termes « très vaste », « debout sur son ventre » ou encore « panse » réduisent le monarque à sa matérialité physique et à la gourmandise. Le contraste est saisissant : le forgeron est grand par sa force et son marteau ; le roi n'est grand que par son embonpoint.
De plus, l'inversion des rôles traditionnels du pouvoir est manifeste. Le forgeron « parle très haut » et domine la scène, tandis que le roi « pâlissait, comme un vaincu ». Le peuple prend la parole et s'impose dans le lieu même du pouvoir royal : les Tuileries.
À travers cette opposition visuelle et physique, Rimbaud célèbre la prise de pouvoir du peuple sur ses anciens oppresseurs.
II. Un réquisitoire républicain et social
Le discours du Forgeron prend la forme d'un procès public. Le poète donne la parole aux pauvres et aux opprimés (« pauvres savetiers, pauvres gens de la terre ») face à la tyrannie.
L'accusation repose sur un contraste entre le passé d'injustice et le présent de libération. Le passé est marqué par la souffrance (« faim qui nous dévore », « travail affreux », « fouet d'or ») et par le mépris des puissants (« Tu disais : Ils sont bêtes, ces gueux »).
La tirade s'intensifie par une succession d'exclamations et de vérités assénées avec force. L'outil de travail (le « marteau ») devient une arme de justice : il forge aussi bien le fer utile que les instruments de la libération. Rimbaud associe le Peuple à des notions majeurs écrites avec une majuscule républicaine : le « Droit », la « Justice » et la « Force ».
Ce texte résonne directement avec le contexte de 1870, où le jeune Rimbaud s'oppose à Napoléon III et réclame l'avènement de la République.
III. L'affirmation d'une poésie épique et engagée
À travers ce texte, Rimbaud affirme sa volonté d'émancipation poétique et politique.
Il s'approprie le genre de l'épopée en remplaçant les héros nobles ou mythologiques de la tradition classique par une figure populaire : le Forgeron. Ce choix démocratise le sujet poétique et s'inscrit au cœur du parcours des Cahiers de Douai, intitulé « Émancipations créatrices ».
Le rythme du poème est vif et percutant. L'utilisation du discours direct insère une voix populaire authentique, parfois brutale (« Crapule »), qui brise la bienséance poétique traditionnelle du XIXᵉ siècle.
Enfin, la vision portée par le poème est résolument tournée vers l'avenir : l'abolition des privilèges (« les nobles et les prêtres ») doit permettre de fonder un monde nouveau, juste et libéré de la tyrannie (« Ce pays sera grand, sans tyrans et sans maîtres ! »).
Conclusion
Dans Le Forgeron, Arthur Rimbaud met en scène la parole libératrice du peuple face au pouvoir royal agonisant. À travers un ton épique, une satire grotesque du roi et la force du discours populaire, il transforme un épisode révolutionnaire en un symbole d'émancipation politique et sociale. Ce poème est représentatif des Cahiers de Douai car il illustre la révolte d'un jeune auteur qui refuse les figures d'autorité et met son art au service de la liberté.
Ouverture
On retrouve cette même critique des autorités et des injustices de la guerre dans d'autres poèmes révoltés du recueil, comme Le Châtiment de Tartufe, Rages de Césars ou Le Mal.