Nos sociétés contemporaines démocratiques permettent-elles réellement de s'affranchir de son origine sociale ? Quels sont les facteurs qui expliquent la mobilité sociale ? Qu'est-ce qui pousse à s'élever ou, au contraire, qu'est-ce qui retient ?.
La synthèse d'Ondes lycéennes
Définir et distinguer les différentes formes de mobilité
Les facteurs de différenciation sociale
La mobilité sociale désigne, au sens large, la circulation des individus ou des groupes entre des positions sociales. Pour le bac, il faut impérativement distinguer :
- La mobilité intergénérationnelle (l'approche centrale de l'INSEE) : Changement de position sociale d’un individu par rapport à ses parents (origine sociale).
- La mobilité intragénérationnelle (ou professionnelle) : Changement de position sociale d’un individu au cours de sa propre vie active (ex. : une promotion interne). Plusieurs possibilités detrajectoires existent au sein de la mobilité intergénérationnelle :
- La reproduction sociale (ou immobilité) : L'individu occupe la même position sociale (le même groupe socioprofessionnel) que ses parents.
- La mobilité verticale ascendante (promotion sociale) : Amélioration du statut social (ex. : fils d'ouvrier devenant cadre).
- La mobilité verticale descendante (déclassement ou démotion) : Perte de statut social par rapport aux parents.
- La mobilité horizontale : Changement de métier/secteur mais avec un statut et un prestige social équivalents (ex. : fils d'agriculteur devenant ouvrier).
- La mobilité géographique : Déplacement d’un individu dans l’espace géographique (mobilité résidentielle, migrations nationales ou internationales).
Mesurer et observer la mobilité : l'outil des tables de l'INSEE
Construction et fonctionnement des tables de mobilité
L'INSEE construit ces tables à partir des enquêtes FQP (Formation-Qualification-Profession) en interrogeant des individus âgés de 35 à 59 ans (âge où la situation professionnelle est stabilisée). Elles croisent la Nomenclature des Professions et Catégories Socioprofessionnelles.(PCS ) de l'enquêté (position sociale) et celle de ses parents (origine sociale).
Il existe deux types de tables complémentaires qu'il faut savoir lire différemment au Bac :
| Type de table | Question centrale | Sens de lecture | Éléments clés à observer |
|---|---|---|---|
| Table des Destinées | « Que sont devenus les enfants de... ? » | En colonne (Total 100 en bas) | La diagonale mesure le taux de reproduction sociale. Plus le chiffre est fort, plus le milieu est fermé. |
| Table des Recrutements | « D'où viennent les individus occupant telle PCS ? » | En ligne (Total 100 au bout) | Mesure l'homogénéité sociale d'un groupe (ex. : la part de personnes d'origine populaire parmi les cadres). |
Les limites des tables de mobilité
- Limites de la parenté : Traditionnellement, on ne comparait la trajectoire qu'à un seul parent (souvent le père), occultant les structures familiales modernes (mères actives, familles recomposées).
- Évolution du prestige des PCS : Une même PCS n'a pas forcément le même prestige ou le même statut d'une génération à l'autre.
- Angles morts de l'emploi : Elles ne mesurent pas la précarité (CDI vs CDD/Intérim) ni le temps de travail.
Les grandes tendances chiffrées en France (Données FQP)
- Forte reproduction sociale aux extrêmes : La reproduction est maximale chez les Cadres (49,3 % des fils de cadres deviennent cadres) et chez les Ouvriers (47,2 % restent ouvriers).
- La spécificité de la mobilité féminine : Elle est plus forte que la mobilité masculine si on compare les filles à leur mère (car le taux d'activité des mères a fortement progressé depuis les années 1970). En revanche, si on compare les filles à leur père, elles connaissent moins de mobilité ascendante et subissent plus de déclassement que les hommes. En 2015, les femmes étaient 25 % à connaître une mobilité descendante par rapport à leur père, contre 15 % pour les hommes.
Mobilité observée, Mobilité structurelle et Fluidité sociale
La Mobilité Observée
C'est la mobilité totale mesurée directement par les tables de mobilité. Elle est stable en France (environ 65 % des hommes de 35-59 ans ont une PCS différente de leur père). Cette mobilité observée est l'addition de deux composantes :
Mobilité observée= Mobilité structurelle + Mobilité nette
La mobilité structurelle (subie/contrainte) : C'est la mobilité rendue obligatoire parce que la structure des emplois a changé entre la génération des parents et celle des enfants. Exemple : S'il y a beaucoup moins de places d'agriculteurs et beaucoup plus de places de cadres aujourd'hui qu'à l'époque des parents, certains fils d'agriculteurs sont obligés de changer de catégorie sociale, simplement parce que les structures économiques les y poussent.
La mobilité nette (choisie/pure) : C'est la mobilité "vraie". Elle correspond aux flux d'individus qui changent de position sociale alors que rien ne les y contraignait sur le plan démographique ou économique. Elle mesure la capacité d'une société à faire circuler les individus entre les classes sociales de manière fluide, indépendamment des places disponibles.
Plus la part de la mobilité nette est élevée dans une société, plus cette société se rapproche de l'idéal de la fluidité sociale et de la méritocratie, car cela signifie que l'origine sociale pèse moins sur le destin des individus.
C'est la mobilité qui s'explique uniquement par les changements de la structure des emplois d'une génération à l'autre.
- Le mécanisme : L'économie se transforme (tertiarisation, essor des NTIC, déclin industriel et agricole). Il y a mécaniquement un « appel d'air » vers les nouveaux postes disponibles.
- Donnée clé : En 2015, la mobilité structurelle représentait 24 % (soit près d'un quart) de la mobilité totale des hommes (elle était de 40 % en 1977 car les mutations économiques post-Trente Glorieuses étaient plus brutales) . Le déclin des agriculteurs a contraint leurs fils à la mobilité (horizontale vers les ouvriers).
3. La Fluidité Sociale : Mesure de l'égalité des chances
La fluidité sociale (ou mobilité relative) mesure la force du lien entre l'origine sociale et la position sociale. Elle évalue les chances relatives d'accès à une PCS indépendamment des changements de structure.
- L'outil de mesure : Les sociologues mesurent cela grâce aux odds ratios (rapports des chances relatives). (Exemple : En 1993, un fils de cadre avait 11,9 fois plus de chances de devenir cadre plutôt qu'ouvrier/employé qu'un fils d'ouvrier) .
- Une société plus mobile n'est pas forcément plus fluide . Si la fluidité sociale a globalement augmenté en France depuis 1977 (preuve d'une baisse des inégalités des chances relatives), les inégalités d'accès aux postes de cadres restent très fortes et stagnent ou réaugmentent légèrement depuis les années 1990
Quels sont les facteurs qui expliquent la mobilité et la reproduction ?
Pour expliquer les trajectoires individuelles, trois grands facteurs s'articulent :
L'évolution de la structure socioprofessionnelle
Comme vu avec la mobilité structurelle, la disparition des emplois d'exécution non qualifiés et la création d'emplois qualifiés (tertiarisation, cadres, professions intermédiaires) aspirent la structure vers le haut.
2. Le rôle de l'école et des diplômes
L'école se veut méritocratique et cherche à garantir l'égalité des chances. En France, la sociologue Marie Duru-Bellat met en avant l'emprise des diplômes : pour obtenir un statut social élevé, la détention d'un titre scolaire supérieur est indispensable. Le niveau de formation dicte ainsi les trajectoires de promotion, de reproduction ou de déclassement.
3. Le rôle des ressources familiales (Pierre Bourdieu)
Pour obtenir ces précieux diplômes, les enfants dépendent fortement de la dotation en capitaux de leur famille:
- Capital culturel (le plus déterminant à l'école) : Ensemble des connaissances, codes linguistiques, savoir-faire et diplômes transmis par les parents. L'école exige implicitement ce capital, favorisant la réussite des enfants de cadres (41 % d'excellents résultats en français à l'entrée en 6ème contre seulement 10 % chez les enfants d'ouvriers).
- Capital économique : Revenus et patrimoine (permettant de financer les études longues, le logement, les cours particuliers).
- Capital social : Réseau de relations utiles pour l'insertion professionnelle (stages, emplois).
4. Le rôle des configurations familiales (Bernard Lahire)
Pour affiner l'analyse de Bourdieu et expliquer les trajectoires improbables (ou réussites paradoxales d'enfants de milieux populaires) , il faut observer la configuration de la famille (taille de la fratrie, situation conjugale, rôles au sein du couple):
- La taille de la fratrie : Plus les enfants sont nombreux, plus les ressources (économiques et de temps) sont diluées. La probabilité de connaître une mobilité ascendante décroît lorsque la taille de la fratrie augmente, surtout en milieu populaire.
- Ressources d'accompagnement : Une mère très investie dans le suivi scolaire, un frère aîné ou une sœur aînée servant de répétiteur ou de modèle sont des configurations clés qui favorisent la réussite scolaire malgré la faiblesse du capital culturel initial.
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