Comment les pouvoirs publics peuvent-ils réduire les inégalités pour tendre vers la justice sociale, et à quelles limites ou débats se heurte cette action ?
La synthèse d'Ondes lycéennes
Justice sociale : Ensemble des principes qui définissent la répartition équitable des droits, des devoirs, des richesses et des opportunités au sein d'une société.
Constat et mesure des inégalités économiques et sociales
Évolution historique et caractéristiques des inégalités
Les grandes tendances d'évolution depuis le début du XXe siècle
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De 1900 aux années 1980 : Une réduction globale des inégalités. La mise en place de l'impôt progressif sur le revenu (1914 en France), les deux guerres mondiales (qui ont détruit de grands patrimoines) et l'essor de l'État-providence pendant les Trente Glorieuses ont permis de réduire fortement les inégalités de revenus et de patrimoine.
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Depuis les années 1980 : Le retour des inégalités. On assiste à une augmentation des inégalités dans la plupart des pays développés (notamment en raison de la mondialisation, du progrès technique biaisé en faveur du travail qualifié, de la dérégulation des marchés et de la baisse de la fiscalité sur les hauts revenus).
Le caractère multiforme et cumulatif des inégalités
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Multiforme : Les inégalités ne sont pas seulement économiques (revenus, patrimoine), elles sont aussi sociales (accès à la santé, au logement, à l'éducation, à la culture, inégalités face à la mort).
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Cumulatif : Les inégalités s'alimentent et se renforcent mutuellement (processus d'engrenage) :
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Économique -> Social : Un faible revenu limite l'accès à un logement de qualité, ce qui nuit aux conditions d'étude des enfants (échec scolaire).
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Social ->Économique : Un faible niveau de diplôme (inégalité sociale) conduit à des emplois précaires et mal rémunérés (inégalité économique).
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Le patrimoine engendre des revenus du capital (intérêts, loyers), augmentant le revenu disponible, qui permet d'épargner davantage et de gonfler encore le patrimoine.
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Les outils de mesure des inégalités
Les mesures statiques (à un moment donné)
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Les rapports inter-quantiles (D9/D1) :
On partage la population en 10 parts égales (déciles).
D1 est le niveau de revenu au-dessus duquel se situent 90 % des individus les plus riches.
D9 est le niveau au-dessus duquel se situent les 10 % les plus riches.
Le rapport inter-quantile D9/D1 mesure l'écart entre les riches et les pauvres.-
Exemple : Si D9/D1 = 3, cela signifie que le niveau de revenu plancher des 10 % les plus riches est 3 fois supérieur au niveau de revenu plafond des 10 % les plus pauvres.
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La courbe de Lorenz et le coefficient de Gini :
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La courbe de Lorenz représente graphiquement la répartition des revenus ou du patrimoine dans une population. Plus la courbe s'éloigne de la droite d'égalitaire parfaite (la diagonale), plus la société est inégalitaire.
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Le coefficient de Gini est un indicateur numérique dérivé de cette courbe. Il est compris entre 0 (égalité parfaite) et 1 (inégalité absolue : un seul individu possède tout).
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La Courbe de Lorenz
Dans un repère carré (allant de 0 % à 100 % sur les deux axes) :
- Axe horizontal (Abscisses) : Pourcentage cumulé de la population (classée par ordre de richesse croissante, des plus pauvres aux plus riches).
- Axe vertical (Ordonnées) : Pourcentage cumulé de la richesse (du revenu total ou du patrimoine total).
- La ligne d'égalité parfaite (la diagonale) : C'est la droite de référence théorique. Si la société était parfaitement égalitaire, 20 % de la population posséderait exactement 20 % de la richesse, 50 % en posséderait 50 %, etc.
- La courbe de Lorenz : C'est la courbe réelle observée dans un pays. Elle se situe toujours sous la diagonale. Plus elle est « creusée » vers le bas, plus la répartition de la richesse est inégalitaire : la zone A est la zone d'inégalité.
Exemple de lecture : Si vous vous placez à 80 % sur l'axe horizontal de la population et que la courbe indique 40 % sur l'axe vertical, la phrase de lecture est : « Dans ce pays, les 80 % des individus les plus modestes ne se partagent que 40 % de la richesse totale (et donc, les 20 % les plus riches détiennent les 60 % restants). »
- Le Top 1 % : Part du revenu total ou du patrimoine national détenue par le 1 % des individus les plus riches. Cet outil met en évidence la très forte concentration des richesses au sommet de la hiérarchie sociale.
La mesure dynamique (dans le temps)
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La corrélation de revenu parents-enfants : Cet indicateur mesure l'élasticité intergénérationnelle des revenus (la transmission du statut économique). Une corrélation proche de 1 signifie que le revenu des enfants dépend fortement de celui de leurs parents, traduisant une faible mobilité sociale (société figée). Une corrélation proche de 0 indique une forte fluidité sociale.
Les formes d'égalité et les conceptions de la justice sociale
La justice sociale dépend de ce que l'on cherche à rendre "égal". On distingue trois formes d'égalité qui fondent quatre grandes théories de la justice sociale.
Les trois formes d'égalité
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L'égalité des droits : Tous les individus sont soumis aux mêmes lois et possèdent les mêmes droits civils et politiques (ex: droit de vote, égalité devant la justice). Aucun privilège de naissance n'est toléré.
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L'égalité des chances : Tous les individus ont, au départ, la même probabilité d'accéder aux différentes positions sociales, indépendamment de leur origine sociale, de leur genre ou de leur race. Les inégalités finales ne dépendent que du mérite et du talent (méritocratie).
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L'égalité des situations : Réduction des écarts réels de conditions de vie (revenus, logement, accès aux soins) entre les membres d'une société.
Les quatre grandes conceptions de la justice sociale
Les différentes conceptions de la justice sociale
| Conception | Forme d'égalité privilégiée | Principe central et justification des inégalités | Auteur clé |
|---|---|---|---|
| Le Libertarisme | Égalité des droits stricte. | L'État doit simplement garantir le respect de la propriété privée et de la liberté individuelle. Le marché libre est juste. Les inégalités économiques sont justes si elles résultent de transactions libres sans fraude. Toute redistribution étatique est considérée comme un vol. | Friedrich Hayek / Robert Nozick |
| L'Utilitarisme | Aucune par principe (parfois l'égalité des situations si elle maximise l'utilité globale). | Une société juste est celle qui maximise la somme des utilités (bien-être, bonheur) de ses membres ("le plus grand bonheur pour le plus grand nombre"). Les inégalités sont tolérées si la richesse des uns contribue à accroître le bien-être total. | Jeremy Bentham / John Stuart Mill |
| L'Égalitarisme libéral | Égalité des chances réelle + Égalité des droits. |
Une société juste doit respecter deux principes hiérarchisés :
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John Rawls (Théorie de la justice, 1971) |
| L'Égalitarisme strict | Égalité des situations en priorité. | Une société juste implique la disparition ou la réduction drastique des inégalités réelles de conditions de vie. L'égalité des droits et des chances est jugée formelle et illusoire si les individus vivent dans la misère. | Karl Marx |
L'action des pouvoirs publics en matière de justice sociale et ses débats
Pour faire respecter leurs principes de justice sociale, les pouvoirs publics disposent de plusieurs leviers économiques et sociaux.
Les quatre grands instruments des pouvoirs publics
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La fiscalité : Prélèvements obligatoires opérés par l'État. Elle peut être progressive (le taux d'imposition augmente avec le niveau de revenu, comme l'impôt sur le revenu en France), ce qui permet de réduire directement les inégalités, ou proportionnelle (même taux pour tous, comme la TVA), ce qui est moins redistributif.
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La protection sociale : Système de prévoyance contre les risques sociaux (maladie, vieillesse, chômage, famille). Elle fonctionne selon deux logiques :
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Logique bismarckienne (assurance) : Financée par des cotisations sociales, elle protège ceux qui ont cotisé (ex: indemnités chômage).
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Logique beveridgienne (assistance) : Financée par l'impôt, elle est versée sous conditions de ressources pour garantir un minimum vital (ex: le RSA).
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Les services collectifs : Services non marchands produits par les administrations publiques et fournis gratuitement ou à un prix quasi gratuit (éducation nationale, hôpitaux publics, transports). Ils favorisent l'égalité des chances et réduisent les inégalités de situations (car ils représentent un "revenu en nature" proportionnellement plus important pour les ménages modestes).
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Les mesures de lutte contre les discriminations : Dispositifs juridiques ou politiques de discrimination positive visant à accorder des droits ou des ressources supplémentaires à des groupes historiquement désavantagés afin de rétablir une égalité des chances réelle (ex: quotas de boursiers dans les grandes écoles, parité hommes-femmes en politique, dispositifs ZEP).
Les débats et limites de l'action publique
L'intervention de l'État pour corriger les inégalités fait l'objet de trois grandes critiques :
Une contrainte de financement (crise financière)
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L'augmentation des dépenses sociales (due au vieillissement de la population, à la hausse du chômage ou aux coûts de santé) combinée à une croissance économique modérée crée des déficits publics chroniques. L'État subit un effet de ciseau : les dépenses augmentent plus vite que les recettes fiscales.
Une crise de légitimité (notamment le consentement à l'impôt)
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Le ras-le-bol fiscal : Lorsque les prélèvements obligatoires deviennent trop lourds, les classes moyennes et supérieures peuvent développer un sentiment d'injustice, estimant qu'elles financent un système dont elles ne bénéficient pas directement. Cela affaiblit le consentement à l'impôt et peut favoriser la fraude ou l'exil fiscal.
Une crise d'efficacité et le risque d'effets pervers (les désincitations)
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La persistance des inégalités : Malgré des budgets importants, l'école ne parvient pas totalement à briser la reproduction sociale et les inégalités de patrimoine continuent de progresser.
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La trappe à inactivité (effet pervers) : Selon les économistes libéraux, des aides sociales trop généreuses ou un niveau d'imposition marginal trop élevé peuvent décourager l'effort et le travail. Si la différence de revenu entre un travail payé au SMIC et les minima sociaux est trop faible, l'individu est "désincité" à reprendre un emploi.
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L'effet pervers de la discrimination positive : Ces mesures risquent de stigmatiser les bénéficiaires, dont le mérite individuel peut être contesté, ou de créer un sentiment d'injustice chez les personnes exclues du dispositif (principe d'équité mal perçu).