La guerre d’Algérie (1954-1962), dernier grand conflit colonial de la France, demeure l’un des évènements les plus sensibles et les plus clivants de l’histoire contemporaine. Elle a laissé, des deux côtés de la Méditerranée, des traumatismes profonds, une immense diversité d’expériences et une pluralité de mémoires parfois contradictoires. Depuis 1962, ces mémoires n’ont cessé de s’opposer, d’évoluer, de s’affirmer – au point de devenir un enjeu politique majeur, en France comme en Algérie.
Manifestation d'Algériens (photo : Claude Vignal/EPCAD)
Aux origines d’une guerre et d’un traumatisme
Pour comprendre les mémoires de la guerre d’Algérie, il faut rappeler la chronologie d’un conflit né d’une longue domination coloniale.
- 1830 : début de la conquête de l’Algérie par la France.
- 1848 : les territoires algériens deviennent trois départements français – un cas unique dans l’Empire colonial.
- À la veille de la guerre : près de 1,5 million d’Européens, les pieds-noirs, vivent aux côtés de 9 millions d’Algériens musulmans, dans une société profondément inégalitaire et hiérarchisée.
- Le 8 mai 1945, les répressions de Sétif, Guelma et Kherrata marquent un tournant : les aspirations nationalistes se radicalisent.
- Le 1er novembre 1954, le FLN (Front de Libération Nationale) déclenche l’insurrection de la Toussaint Rouge : c’est le début officiel de la guerre.
- 5 juillet 1962 Proclamation de l'indépendance de l'Algérie après la signature des accords d'Évian du 19 mars 1962
1962-1970 : des mémoires inversées
À la fin de la guerre, les deux pays adoptent des stratégies mémorielles opposées.
En France : le déni et l’oubli officiellement organisés
Les accords d’Évian (19 mars 1962) ouvrent la voie à une politique d’amnistie qui efface les crimes commis pendant le conflit.
- Loi d’amnistie de 1962 → arrêt des poursuites contre civils et militaires.
- 1968 → dernière grande loi d’amnistie, incluant les membres de l’OAS, groupe terroriste opposé à l’indépendance.
La guerre d’Algérie devient les « événements d’Algérie », un simple acte de « pacification ».
Les appelés du contingent n’ont pas de statut d’anciens combattants.
La torture, révélée par certains journalistes et soldats, est niée par l’État.
Les harkis sont abandonnés, souvent assignés dans des camps de transit comme Rivesaltes.
Dans le même temps, plus d’un million de rapatriés, les pieds-noirs, s’installent en métropole dans une relative indifférence.
2. En Algérie : l’héroïsation officielle
Dès 1962, le nouveau pouvoir, dirigé bientôt par les militaires (coup d’État de Boumédiène en 1965), impose une mémoire unifiée :
- « Un seul héros : le peuple »
- glorification de « un million de martyrs »
- mise en scène monumentale : Maqam El Chahid (1982) domine Alger.
Cette mémoire est cependant sélective.
Elle invisibilise :
- le rôle du MNA de Messali Hadj, rival du FLN ;
- les minorités berbères ou kabyles ;
- les militants marxistes ou laïcs ;
- les combattants vivants susceptibles de contester le pouvoir.
L’histoire de la guerre est contrôlée ; les archives sont verrouillées.
1970-1990 : la fin progressive de l’amnésie
En France : retour du passé
À partir des années 1970, la jeunesse, influencée par Mai 68, interroge le passé colonial. Les historiens – Pierre Vidal-Naquet en tête – dénoncent officiellement l’usage de la torture (1972). Le cinéma s’empare du sujet (R.A.S., La Bataille d’Alger, etc.).
Dans les années 1980 :
- les descendants de harkis se mobilisent ;
- les anciens appelés demandent reconnaissance et commémoration ;
- le massacre du 17 octobre 1961, longtemps occulté, devient un sujet public.
En Algérie : la guerre civile brise le mythe (1992-2002)
La décennie noire – affrontement entre islamistes et pouvoir militaire – fissure la mémoire officielle.
L’idée d’un peuple uni pendant la guerre d’indépendance s’effondre : l’histoire est réinterprétée à la lumière de ces nouvelles fractures.
Depuis les années 1990 : le choc des mémoires
En France : reconnaissance progressive mais conflictuelle
- 1992 : ouverture partielle des archives françaises.
- 1997 : procès Maurice Papon, lié notamment à la répression des Algériens à Paris.
- 1999 : le Parlement reconnaît officiellement l’expression « guerre d’Algérie ».
- 2005 : loi reconnaissant la « contribution des rapatriés », contestée pour son volet mémoriel.
Ces gestes provoquent une guerre des mémoires entre :
- pieds-noirs (nostalgie de l’Algérie française ou revendication de reconnaissance des souffrances),
- harkis (attendant excuses et réparations),
- anciens appelés (statut tardif),
- Algériens immigrés en France,
- partisans d’une lecture anticolonialiste.
En 2016, François Hollande reconnaît la responsabilité de l’État dans l’abandon des harkis. En 2019, un programme de réparation est mis en place.
En Algérie : la mémoire nationale demeure un outil politique
La mémoire de la guerre reste identitaire, valorisée dans les discours officiels. Mais la société civile, les Kabyles notamment, s’éloignent progressivement d’une mémoire figée, imposée par un FLN vieillissant.
Une fille harkie devant une tente militaire dans le camp en 1962 - Fonds Bailhache (FranceArchives)
Les groupes mémoriels : des mémoires plurielles et concurrentes
En France
- Les pieds-noirs : entre nostalgie d’un paradis perdu (« nostalgérie ») et douleur de l’exil. Composantes diverses et parfois opposées.
- Les harkis : Algériens supplétifs de l’armée française ; massacrés pour partie pour ceux restés en Algérie, parqués en camps pour ceux rapatriés en France métropolitaine. Leur reconnaissance officielle s’étale de 1994 à 2016.
- Les appelés du contingent : Environ 2 millions de jeunes envoyés en Algérie. Ils défendent une mémoire pacifiste et associative (FNACA).
- Les Algériens immigrés en France : Leur mémoire est structurée autour des violences coloniales (17 octobre 1961).
En Algérie
L’État valorise :
- les combattants du FLN ;
- l’idée d’une guerre de libération unifiée ;
- l’héritage révolutionnaire.
Mais cette lecture officielle est de plus en plus contestée, notamment depuis les années 1990.
Le rôle des historiens : décloisonner, comprendre, apaiser
À partir des années 1980, les historiens tentent de réintroduire de la nuance.
-
1988 : premier colloque scientifique sur la guerre d’Algérie.
-
1992 : ouverture des archives → explosion des recherches.
-
Raphaëlle Branche (torture, 2001).
-
Sylvie Thénault (répression, justice),
-
Benjamin Stora (mémoire de la guerre).
-
-
2004 : ouvrage collectif La Guerre d’Algérie, la fin de l’amnésie dirigé par Stora et Harbi.
-
2021, à la demande d’Emmanuel Macron, Benjamin Stora remet un rapport proposant une politique mémorielle apaisée : restitution d’archives, reconnaissance symbolique, travail pédagogique.
Commémorer : entre symboles et polémiques
-
5 décembre 2002 : inauguration à Paris du mémorial de la guerre d’Algérie (Jacques Chirac). Date neutre, choisie faute de consensus.
-
Depuis 2012 : la France commémore le 19 mars, date du cessez-le-feu des accords d’Évian. Un choix contesté : pour les pieds-noirs et pour beaucoup de harkis, les violences continuent bien après cette date.
Vers un apaisement difficile mais possible
Les mémoires de la guerre d’Algérie restent vives, parfois antagonistes, et toujours politisées.
En France, les gestes de reconnaissance se multiplient depuis vingt ans, mais les demandes persistent, notamment du côté des harkis et des pieds-noirs.
En Algérie, la mémoire officielle demeure un pilier du pouvoir, bien que la société, depuis la décennie noire et le mouvement du Hirak, prenne ses distances avec le récit du FLN.
Les historiens jouent aujourd’hui un rôle essentiel pour décloisonner les récits, confronter les sources ouvertes depuis 1992 et offrir une histoire apaisée d’un conflit qui a bouleversé des millions de vies.
L’apaisement n’est pas un état : c’est un processus. Un processus fragile, mais nécessaire, pour qu’un jour la guerre d’Algérie quitte le champ des conflits mémoriels et entre authentiquement dans celui de l’histoire.